Une histoire familiale de Jean Genet


par Jean-Marc Barféty


Version de février 2016
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Introduction

Parler d'histoire familiale pour Jean Genet est presque antinomique, tant le personnage ne semble se rattacher à aucune famille, lui l'enfant de l'Assistance publique. Et pourtant, il a existé une famille Genet avant que Jean Genet n'apparaisse, même si cette histoire familiale semble entourée de la plus grande obscurité. Certes, nous possédons quelques informations sur sa mère, plus complètes suite aux travaux d'Albert Dichy et Pascal Fouché[1], et des bribes d'information sur ses grands-parents maternels François et Clotilde Genet. Cependant, il semble être sorti de nulle part. Ce que l'on sait aujourd'hui de ses origines est bien résumé dans la biographie que lui a consacrée Edmund White :
« Camille Gabrielle Genet avait tout juste vingt-deux ans. Elle était née en 1888 à Lyon : de François, cinquante-six ans, et de Claudine (Clotilde) Genet, âgée, elle de quarante-deux ans. L'enregistrement de la naissance de Camille à Lyon le 20 juillet, deux jours plus tard, porte la signature du père – à notre connaissance, l'unique trace écrite laissée par l'un des ascendants de Genet. Trois ans après, en 1891, la famille de François Genet avait disparu, en tout cas de Lyon. François Genet vagabonde sans doute, manœuvre sans terres, ni métier, ni attaches particulières à Lyon. Sur les deux documents d'état civil dont on dispose, le père est qualifié tantôt de « manœuvre », tantôt d'« employé » ; la mère de « couturière » ; Gabriel, le fils qui avait seize ans à la naissance de Camille, de « serrurier » ; une petite fille de neuf ans appelée Léontine : voilà la famille. »[2]

« François Genet vagabonde sans doute, manœuvre sans terres, ni métier, ni attaches particulières ». Ces quelques mots décrivent la vie du grand-père de Jean Genet presque comme une préfiguration de celle de son petit-fils : une vie de vagabond, encore pleine d'obscurité, avant d'être celle de l'écrivain que l'on sait, mort seul dans un hôtel parisien. C'est cette obscurité même qui m'a donné envie de percer le mystère des origines familiales de Jean Genet. Pour cela, j'ai vite pensé que la clé résidait dans l'identification de François Genet. Ni ce prénom, ni ce nom n'étaient des indices suffisants[3]. Pourtant, il m'a fallu moins d'une heure pour trouver son décès. A partir de là, toute l'histoire de la famille maternelle de Jean Genet a commencé à se dévoiler. Fruit de ces recherches, c'est cette ébauche d'histoire familiale que je présente aujourd'hui. Elle est centrée autour de la personne de François Genet et de sa descendance car ce que l'on a pu reconstituer de leurs vies éclaire en partie le contexte de la naissance de Jean Genet et l'abandon qui en a résulté. Nous allons ainsi voir surgir une personnalité, un destin, une histoire familiale qui, par certains aspects, sont fort différents de ce que l'on peut imaginer en ne connaissant que la vie de Jean Genet.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je rends un hommage à un ouvrage très inspirant pour moi : Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot d'Alain Corbin. En le paraphrasant, j'ai eu aussi le sentiment de décrire « le monde retrouvé de François Genet ». Certes, à la différence d'Alain Corbin, je n'ai pas choisi mon personnage au hasard, c'est mon intérêt pour Jean Genet qui me l'a fait choisir. Cependant le défi restait le même : comment reconstruire une vie à partir de presque rien. Nous verrons qu'à la différence de Louis-François Pinagot, François Genet a laissé beaucoup de traces dans les archives et même dans les journaux.

François Genet voit le jour le 1er juin 1831 dans le petit hameau de Vollien, sur la commune de Cuzieu, village du Bas-Bugey dans le département de l'Ain. Il est le fils d'Anthelme Genet et de Pierrette Laperrière[4].

Virieu-le-Grand, Cuzieu et le Bas-Bugey.[5]

La vie des ancêtres de Jean Genet s'est essentiellement déroulée dans deux communes de l'Ain, dans le Bas-Bugey : Virieu-le-Grand, chef-lieu de canton, et le village voisin de Cuzieu. Située au sud-est du département de l'Ain, proche de l'Isère et de la Savoie, cette petite région est bordée à l'est par le Rhône, qui forme la frontière géographique avec la Savoie. Au début de l'époque qui nous intéresse, c'était aussi une frontière politique entre la France et le Royaume de Piémont-Savoie. Géographiquement, cette région forme le sud du massif du Jura, ce qui lui donne encore un caractère montagneux. Le point culminant est le Grand Colombier, à 1 531 m d'altitude. Du point de vue du climat, son ouverture vers le sud lui donne un climat moins rude que celui du Jura.

La principale ville est Belley, sous-préfecture d'à peu près 5 000 habitants au milieu du XIXe siècle. Virieu-le-Grand est à 12 km au nord de Belley. Les grandes agglomérations sont Lyon à 100 km, Bourg-en-Bresse, à 80 km et Grenoble à une centaine de km. Néanmoins, il est unanimement reconnu par les historiens et les géographes que cette région fait partie de l'espace économique lyonnais.

Au XIXe siècle, Virieu-le-Grand est un bourg d'un bon millier d'habitants situé à la confluence de plusieurs vallées, ce qui en fait une zone de passage entre le reste du département de l'Ain, par la Cluse des Hôpitaux, la Savoie, à laquelle on accède par Culoz, et l'Isère. Cela explique aussi l'ancienneté de la commune, qui existait déjà à l'époque romaine. C'est une commune agricole, avec une prédominance de la culture de la vigne, complétée par de la polyculture. Décimée par le phylloxera à la fin du XIXe, la vigne a quasiment disparu, même s'il reste quelques crus dans la région. Virieu-le-Grand est ainsi décrite au début du siècle par le préfet Bossi :
 « Cette commune est située au pied d'une haute montagne, à 1 myriamètre au Nord-Nord-Ouest de Belley, et contient 144 maisons.
Son territoire présente une petite plaine environnée de coteaux implantés en vignes, et adossés aux montagnes qui sont tout autour. On y fait du vin d'assez bonne qualité, et on y récolte des blés de toute espèce et du foin.
Une partie de la surface de ce territoire est en marais, rochers et terrains incultes. Les bois y sont plus que suffisans pour la consommation du pays.
La seule industrie des habitans consiste dans le commerce de quelques bois, et dans la fabrication du pain qu'ils vont débiter dans les communes voisines. »[6]

Historiquement, Virieu-le-Grand est connu comme la patrie de Philippe Berthelier, l'un des pères de l'indépendance de Genève, d'Honoré Fabri, théologien et physicien, découvreur du principe de la circulation sanguine. Cependant, la personnalité la plus marquante est Honoré d'Urfé. Bien qu'issu d'une famille noble du Forez, il est seigneur de Virieu-le-Grand par héritage familial en 1599. A ce titre, il possède le château situé au-dessus du bourg. Détruit par un incendie en 1726, il n'en reste que quelques ruines. L'histoire veut que ce soit dans ce lieu qu'Honoré d'Urfé rédigea l'œuvre qui l'a rendu célèbre, le premier roman français : L'Astrée.

La commune de Cuzieu est située sur un plateau au-dessus de Virieu-le-Grand. Alors que Virieu est essentiellement constitué du bourg, avec quelques habitations isolées, Cuzieu est composé de plusieurs hameaux, qui sont, pour les principaux : Vollien, Fesne, Donalèche, Verupt et le village de Cuzieu lui-même. Commune de 384 habitants en 1831, population qui restera stable au cours du XIXe siècle, c'est un village uniquement agricole : « Cuzieu […] est placé sur les collines qui séparent le vallon de l'Arène de la vallée du Séran inférieur. Une robuste végétation et de magnifiques noyers lui forment une ceinture que le touriste ne franchira pas, s'il tient à conserver ses illusions. Quant à nous, obligé pour remplir fidèlement notre mission d'historien et de cicérone, de tout visiter et de tout raconter, nous avons dû, laissant de côté nos scrupules et nos préventions, nous aventurer à travers un dédale de ruelles infectes où le purin coule de toutes parts ; au milieu de masures de chaume, parmi lesquelles nous distinguons pourtant une habitation qui semble viser à singer le château. L'église, que l'on ne découvre qu'avec bien de la peine, est aussi pauvre et d'aussi piètre apparence que les autres masures » et « Le touriste évitera d'entrer dans Saint-Martin de Bavel, où il serait exposé, comme à Cuzieu, à respirer les odeurs nauséabondes du fumier et des ordures qui encombrent le seuil des habitations, uniquement composées, pour la plupart du moins, d'une pièce délabrée, à l'aspect repoussant, où gens et bestiaux vivent fraternellement pêle-mêle. ». Pour finir sur une note plus positive : « Si l'intérieur des deux derniers villages, que nous venons de traverser, est loin d'être attrayant, par contre, leurs environs sont fort agréables. Chaque vallon est arrosé par un joli ruisseau ; on pourrait même dire trop bien arrosé, car la quantité des eaux y forme, par-ci par-là, des marécages et plusieurs lacs grands ou petits, dans lesquels le poisson foisonne. On y trouve des perches et des brochets de belle qualité ; tandis que truites, anguilles et écrevisses abondent dans les moindres ruisseaux. »[7]

La famille Genet, de Cuzieu

Avant d'aborder la vie de François Genet, quelques mots sur la famille Genet. Le nom de Genet s'avère relativement courant dans la région. Au gré des recherches dans les communes de l'Ain, autour de Belley, on rencontre souvent ce patronyme. En 1896, premier recensement disponible de Virieu-le-Grand, 12 ménages sur 339, soit 40 personnes sur 1148 portent ce nom. Signalons au passage que nos recherches n'ont pas permis d'en éclairer l'origine. On peut donc encore laisser courir l'imagination comme Jean Genet le faisait lui-même dans Le Journal du voleur (1949) : « Quand je rencontre dans la lande – et singulièrement au crépuscule, au retour de ma visite des ruines de Tiffauges où vécut Gilles de Rais – des fleurs de genêt, j'éprouve à leur égard une sympathie profonde. Je les considère gravement, avec tendresse. Mon trouble semble commandé par toute la nature. Je suis seul au monde, et je ne suis pas sûr de n'être pas le roi – peut-être la fée de ces fleurs. Elles me rendent au passage un hommage, s'inclinent sans s'incliner mais me reconnaissent. Elles savent que je suis leur représentant vivant, mobile, agile, vainqueur du vent. Elles sont mon emblème naturel, mais j'ai des racines, par elles, dans ce sol de France nourri des os en poudre des enfants, des adolescents enfilés, massacrés, brûlés par Gilles de Rais. »[8]

La famille Genet de Cuzieu trouve son origine en la personne de Barthélemy Genet, baptisé à Cuzieu le 6 janvier 1686[9]. A deux exceptions près, il est à l'origine de toutes les familles Genet de Cuzieu dont on peut suivre la trace jusqu'à la première moitié du XXe siècle. Depuis la fin du XVIIe siècle, à partir de Donalèche, la famille s'est largement ramifiée à travers les différents hameaux du village, avec des destins assez différents. La branche aînée a acquis une certaine notabilité locale. Elle a donné deux maires à la commune : Antoine de 1848 jusqu'à son décès en octobre 1868 et son fils Louis-Benoît, qui succède à son père jusqu'en 1884, avec une interruption entre 1876 et début 1878. Ironie de l'histoire, le nom de celui-ci apparaît dans la liste des jurés de la cour d'assises de l'Ain, en 1879[10]. On ne peut s'empêcher de penser à cet extrait du Condamné à mort : « Les jurés, offensés par tant de grâce, stupides mais pourtant prestigieux dans leur rôle de Parques ». Les autres branches ont eu des situations sociales plus modestes.

La branche à laquelle appartient François Genet est représentée au moment de la Révolution par Marin Genet, né le 10 avril 1763, au hameau de Donalèche à Cuzieu, fils cadet de Benoit Genet (1727-1813) et Marie Cottet (1728-1779). Ce cadet de famille a la chance de pouvoir se marier le 12 janvier 1790 avec Jeanne Pernet, la fille unique d'Anthelme Pernet et Marie Charvin. Comme l'on sait, dans ce monde de petits propriétaires-cultivateurs terriens, où l'importance sociale est directement liée à la propriété foncière, la possibilité d'épouser une fille unique, dotée de son patrimoine ou de ses « espérances », est un atout et le moyen d'améliorer sa situation de cadet. C'est ainsi que Marin Genet peut « entrer en gendre » dans la famille Pernet, c'est-à-dire venir vivre chez ses beaux-parents afin de leur succéder le moment venu. Anthelme Pernet est un petit notable de Cuzieu. Il sait signer son nom, ce que ni Marin Genet, ni ses parents, ni sa femme ne savent faire. Il fait partie des signataires du cahier de doléances de Cuzieu le 8 mars 1789. Enfin, par délibération du 20 nivôse an 2 (9 janvier 1794), il est nommé officier municipal de la commune de Cuzieu. Installés chez les beaux-parents à Vollien, autre hameau de Cuzieu, Marin Genet et Jeanne Pernet auront 12 enfants, 7 garçons et 5 filles, nés entre 1791 et 1818, dont un seul ne vivra pas, fait rare à l'époque. Les filles se marient toutes, sauf une, avec des cultivateurs de Cuzieu. Les garçons ont des destins divers. Trois garçons restent à Cuzieu, comme cultivateurs : Benoit (1796-1884), l'aîné, Anthelme (1800-1881), le père de François, et Marin (1810-1879), resté célibataire. Les trois autres garçons vont faire leur vie ailleurs, abandonnant par la même occasion l'agriculture qui avait été l'occupation et le gagne-pain de leurs ancêtres. Jean-Louis (1814-1890) et Mémond (1818-1898) font carrière dans les douanes. Rappelons que l'Ain était alors frontalier avec la Savoie, terre étrangère, dont il est séparé par le Rhône. Enfin Jean (1803-1891) s'installe comme menuisier à Lyon, ville dont on verra l'importance qu'elle a pour l'histoire de la famille. A cette génération, on voit apparaître les premières signatures chez les garçons (c'est le cas pour tous, sauf Marin). Les filles devront attendre la génération suivante pour maîtriser cet élément de base de l'écriture. Les parents sont morts jeunes, Marin Genet le 15 juillet 1822 à 58 ans et Jeanne Pernet le 27 janvier 1825 à 52 ans.

Anthelme Genet, le père de François Genet

Nous ne savons évidemment rien de la jeunesse d'Anthelme Genet, l'arrière-grand-père de Jean Genet. Nous le retrouvons en avril 1825 lorsqu'il épouse Claudine Miraillet, de Cheignieu. Douanier à Morestel dans l'Isère, où naît sa fille aînée Julie en 1826, il revient ensuite comme cultivateur à Vollien. Devenu veuf en 1828, il se remarie rapidement, le 11 mai 1830, avec Pierrette Laperrière, d'Anglefort, un bourg de l'Ain, au sud de Seyssel, au bord du Rhône, à une vingtaine de kilomètres au nord de Cuzieu. De ce mariage sont issus 7 enfants, tous nés à Vollien, dont l'aîné François :
- François, né le 1er juin 1831
- Jean Louis, né le 4 août 1833
- Dodon, né le 4 juillet 1837 (à l'usage, il se prénomme Claude, plutôt que le très inhabituel Dodon)
- Julie, née le 14 juin 1840
- Louis, né le 13 janvier 1844, dont on perd la trace. Il n'a pas laissé de descendance.
- Louise, née le 26 février 1846
- Julie, née et morte le 18 septembre 1853

Nous savons fort peu de choses de la vie d'Anthelme Genet et Pierrette Laperrière. Cultivateurs à Vollien, ils sont morts à un âge avancé : 81 ans pour Anthelme Genet[11] et 79 ans pour Pierrette Laperrière[12]. Ils laissent un modeste patrimoine foncier, qui appartient majoritairement à l'épouse : une simple maison à Vollien, comprenant une cuisine, une chambre, un galetas et une cave, un jardin, quelques près, terres et vignes totalisant 1 hectare et 30 centiares. Comme on l'imagine, un patrimoine qui permet de vivre que très chichement. Autre complément de ressources, ils sont parents nourriciers d'enfants de l'Hospice de la Charité de Lyon. Au gré de l'état civil, on repère Jean Pierre Gonnand, enfant de la Charité de Lyon, mort chez eux le 10 mars 1845, âgé de 15 jours. On trouve deux autres décès en mai 1847 et juin 1848. Cela prend une résonance particulière lorsqu'on connaît l'histoire de leur arrière-petit-fils ![13]

La modestie de ce patrimoine explique aussi que parmi les 6 enfants, seule une fille est restée au pays. Julie Genet, la fille aînée du premier mariage, épouse Louis Gros, cultivateur de Vollien. Elle aura une descendance qui restera dans la région et que l'on suit jusqu'au milieu du XXe siècle.

François Genet

Comme pour son père ou ses frères et sœurs, nous ne savons rien de sa jeunesse. Il a cependant bénéficié d'un minimum d'éducation, lui permettant l'accès à la lecture et l'écriture. On le retrouve pour la première fois le 9 avril 1855 lorsqu'il achète une vigne d'une dizaine d'ares à Cuzieu pour 100 francs[14]. Il paye cette acquisition avec l'argent gagné comme domestique au service de M. Saint-Pierre, à Virieu-le-Grand[15]. C'est une démarche conforme à la mentalité de ces petits propriétaires. Tous les efforts sont tendus vers la constitution, puis le maintien d'un patrimoine, aussi modeste soit-il[16]. On le retrouve ensuite le 19 janvier 1858 lorsqu'il épouse à l'âge de 27 ans Marie Louise Pilloux, fille unique de Philibert Pilloux[17], charron à Virieu-le-Grand. Quelques jours auparavant, ils sont passés à l'étude de Me Jurron, notaire à Virieu[18]. Là-aussi, le contrat est classique dans ce milieu de petits propriétaires. L'épouse apporte une dot, qui n'est composée que de ses espérances futures et de son trousseau. L'époux est déjà riche d'une somme de 1 000 francs, somme importante pour l'époque, composée d'argent comptant, de créances et d'un livret d'épargne. En revanche, ses parents ne lui donnent quasiment rien, seule sa mère lui fait donation de 200 francs. Comment et où François Genet a-t-il pu économiser cette somme ? Qualifié de cultivateur, ce n'est sûrement pas en exploitant le très modeste domaine de ses parents ni sa toute récente vigne qu'il a pu se constituer ce pécule. A-t-il pu économiser suffisamment sur ses gages de domestique ? On peut aussi imaginer, simple conjecture, qu'il a déjà fait ses premières armes dans le commerce.
Tout de suite après le mariage, il vient vivre à Virieu-le-Grand, où, au début, il est toujours cultivateur. Comme son grand-père Marin Genet, il entre « en gendre » dans la famille Pilloux, opportunité pour un fils de famille sans patrimoine. Cela veut aussi dire qu'il a toutes les qualités requises pour que ses beaux-parents l'agréent comme gendre. Ils ont d'ailleurs un petit domaine à Virieu, composé de 2 vignes, une terre et une maison. Il est clair que ce n'est pas suffisant pour faire vivre une famille qui s'est très rapidement constituée après le mariage avec l'arrivée de deux enfants :
·       Jules Philibert, né à Virieu-le-Grand le 2 avril 1859 (le prénom d'usage est Philibert)
·       Marie Françoise, née à Virieu-le-Grand le 17 juillet 1861

En même temps, signe de son installation dans la vie, après le début modeste, il commence à se constituer un patrimoine foncier. Le 4 février 1860, il achète un petit domaine de 39 ares, composé de vignes, terre et bois à Virieu-le-Grand pour la somme de 900 francs qu'il paye comptant[19]. Le 30 avril 1863, il poursuit ses acquisitions par l'achat d'une vigne, d'une terre hautinée, d'un petit jardin au village (96 m2 !) et d'une écurie pour la somme de 1 600 francs, qu'il ne paye qu'en partie[20]. C'est aussi à ce moment-là qu'il commence à s'endetter. On sait qu'à la même époque, le 16 décembre 1861, son frère Claude Genet lui prête 1 500 francs. L'écurie, entourée de 2 granges, se situe dans la partie basse du village, dans une zone où le bourg est en train de se développer, descendant des hauteurs où il se trouvait. Ce développement est aussi lié à la construction de la gare et la constitution d'un quartier autour[21]. Ainsi, François Genet transforme (ou remplace) cette écurie en une nouvelle maison, qui va lui permettre de s'installer comme marchand-épicier[22]. C'est d'ailleurs sous cette appellation d'épicier ou marchand-épicier qu'à partir de ce moment-là, il est qualifié dans les actes le concernant[23]. Comment interpréter cette installation ? En ce début de Second Empire, j'y vois cet esprit entrepreneur qui se diffuse dans la société. Ce choix de quitter la terre, choix probablement contraint car l’agriculture seule ne permet pas de vivre, a été aussi celui de ses deux autres frères et de deux de ses sœurs. En ouvrant une épicerie, cela lui permet de rester au pays, encore à la différence de ses frères et sœurs qui doivent tous s'exiler, et de pouvoir accéder à un statut social supérieur[24]. Enfin, Virieu-le-Grand connaît un regain de prospérité dans la deuxième moitié du XIXe, consécutive à l'arrivée du train et à l'apparition d'une industrie de fabrication de chaux qui attire une main d'œuvre étrangère[25]. L'augmentation générale du niveau de vie qui en découle est propice au commerce. François Genet, que l'on imagine entreprenant, veut tenter sa chance.

Cette ascension sociale (nous verrons bientôt ce qui me permet de le dire) est endeuillée par le décès de son épouse le 16 juin 1866, à l'âge de 28 ans, le laissant avec deux jeunes enfants de 7 et 5 ans.

Comme on l'a vu pour son père, et selon un usage qui semble assez largement répandu dans la région, il se remarie rapidement, tout juste un an après le décès de sa première femme. Le mariage célébré à Virieu-le-Grand le 11 juin 1867 voit s'unir François Genet, marchand-épicier de 36 ans, et la jeune Clotilde Genet, modiste, seulement âgée de 21 ans.

Clotilde Genet

Avant de poursuivre, quelques mots sur Clotilde Genet, la grand-mère de Jean Genet. Elle est née le 14 novembre 1845 à Virieu-le-Grand, fille de Jean Genet, dit Peland, charpentier, et Jeanne Vettard[26]. Elle est enregistrée à l'état civil sous le prénom de Claudine, mais son prénom d'usage sera toujours Clotilde, comme l'atteste sa signature elle-même. Elle a un frère, Claude Genet, qui assurera la continuité de la famille à Virieu-le-Grand, aussi comme charpentier, et une sœur, Marie Josephte Genet. On trouve cette famille Genet dès le XVIIIe siècle à Virieu-le-Grand. Il n'y a aucun lien apparent avec la famille Genet de l'époux. C'est une simple coïncidence. Comme on l'a dit, il y a de nombreuses familles Genet dans cette région, dont certaines étaient distinguées par un surnom héréditaire. Dans cette branche, ils sont généralement surnommés Peland (ou Pelan). Comme souvent dans ces bourgs, chefs-lieux de canton, c'est surtout une famille d'artisans ou commerçants, ce qui n'exclut pas une activité de cultivateur et, plus particulièrement à Virieu-le-Grand, de vigneron. Le grand-père de Clotilde, un autre François Genet, est meunier. Ses oncles Anthelme et François sont respectivement charpentier et tailleur d'habits. Sa tante Magdeleine Genet est fabricante d'étoffes à Lyon. Son cousin germain Joseph Genet est aubergiste, puis épicier. Clotilde Genet est elle-même qualifiée de modiste et sa sœur Julie de tailleuse.

François Genet, épicier

Le contrat de mariage qu'ils passent le 11 mai 1867[27] est très instructif sur l'évolution sociale de François Genet. En effet, là où il apportait 1 000 francs en 1858, il apporte, 9 ans plus tard, un patrimoine composé des biens immobiliers qu'il a achetés pour une valeur de 2 500 francs, sans compter l'augmentation de valeur suite à la construction de la maison, des meubles, des créances « pour raison de son commerce sur diverses personnes » et enfin des « marchandises de toutes sortes composant son fond de marchand épicier ». Le tout est estimé à 3 000 francs, dont 2 000 pour les marchandises. Clotilde n'arrive pas sans rien, car elle possède les « marchandises, ustensiles et accessoires de toute sorte composant le magasin de modiste qu'elle exploite à Virieu-le-Grand », estimés 1 500 francs et quelques créances qu'elle possède sur diverses personnes « à raison de son état et de fournitures par elle faites ». Ainsi, ce jeune couple débute dans la vie avec un patrimoine immobilier, complété d'une masse active de 5 000 francs. On voit le chemin parcouru par chacun d'eux, ce qui leur permet d'ailleurs d'être autonomes et de ne bénéficier d'aucuns dons ou legs anticipés de la part de leurs parents, à la différence de nombreux mariages à cette époque. Vu leurs propres situations, les parents auraient été bien en peine de le faire.

Les enfants arrivent vite. A Virieu-le-Grand, naissent :
- Jules Marie, né le 22 juillet 1868 et mort le 2 août 1868
- Jean Marie, né le 15 juillet 1869 et mort le 22 juillet 1869
- Gabriel François, né le 28 août 1870 (le prénom d'usage est Gabriel)
- Léontine Clotilde, née le 15 juillet 1877 (le prénom d'usage est Léontine)

François Genet, fabricant de chaux

Virieu-le-Grand bénéficie d'un atout. Le calcaire qui forme ses montagnes est particulièrement propice à la fabrication de chaux. Pour mémoire, la chaux hydraulique est fabriquée par la cuisson du calcaire à haute température (1 000°) dans des fours spécialement construits. En sortie du four, le résultat est de la chaux vive. Ensuite, un traitement à l'eau permet d'obtenir de la chaux hydraulique ou du ciment, selon les conditions. C'est une industrie qui demande peu de capitaux, sauf pour la construction des fours, mais qui nécessite à cette époque une main d'œuvre importante pour assurer toutes les opérations depuis l'extraction du calcaire jusqu'à la livraison de la chaux. Il y a trois facteurs importants pour l'efficacité de cette activité : disposer d'un calcaire de qualité, bénéficier d'un combustible efficace et économique, c'est-à-dire pouvoir s'approvisionner en charbon à un prix compétitif, et enfin implanter l'unité de fabrication (les fours) en un point permettant de minimiser le plus possible le transport de la matière première et du produit final.

A Virieu, les mines de pierre à chaux, découvertes en 1842, sont exploitées dès 1855, mais leur importance s'accroît en 1864 quand Jurron fabrique pour la première fois le ciment de Portland[28]. Bénéficiant d'une bonne renommée, la chaux de Virieu profite de l'ouverture de la ligne Lyon-Genève qui permet d'écouler la production locale depuis Lyon jusqu'à Genève et dans les départements limitrophes : les Savoie, Ain, Jura, Saône-et-Loire, etc. Après une étape encore « artisanale », l'activité s'organise et des sociétés se créent : Pochet fils et Cie, à Virieu-le-Grand, au capital de 40 000 francs, par un acte du 17 septembre 1877 ; Jurron, Delastre et Cie [29], par un acte du 6 juin 1876. Cette dernière société prendra une grande importance. Elle dispose de deux dépôts, l'un à Vaise, près de Lyon et l'autre à Genève, aux deux extrémités de la voie de chemin de fer. En 1907, Virieu-le-Grand dispose de deux usines (Buscal, héritière des usines Pochet, et Lourdel, qui poursuit l'activité de la société Jurron et Delastre), qui emploient 60 ouvriers et produisent annuellement 56 000 tonnes de chaux.

Est-ce cette activité en plein développement qui a donné l'envie à François Genet de se lancer lui aussi ? Est-ce un goût personnel pour entreprendre ? Est-ce que ce sont les réussites autour de lui qui l'ont poussé à tenter aussi sa chance ? S'ennuyait-il dans son épicerie, modeste par la taille ? Nous ne saurons jamais. Ce que l'on sait de source sûre, c'est ce que l'on peut reconstituer à partir des documents à notre disposition[30].

C'est ainsi qu'en 1877, François Genet se lance dans la production de chaux. En janvier 1877, il achète à Antoine Manjot une parcelle de terrain au Cuchon[31], près de la route départementale d'Ambérieu à Culoz pour y construire deux fours à chaux. L'emplacement de cette parcelle nous interroge. Certes, elle est bordée par la route qui permettra d'apporter la matière première et d'emporter la chaux produite vers la gare de Virieu. Elle bénéficie aussi d'un écoulement d'eau. Mais elle est éloignée des carrières, ce qui conduira à beaucoup de transport et manutention. La raison du choix de cette parcelle est peut-être due à ce que c'est la seule qu'on a consenti à lui vendre. La situation financière de François Genet est déjà précaire et les vendeurs sont probablement méfiants. Pour ajouter à notre présomption, le vendeur, Antoine Manjot, est un cousin de Clotilde Genet, qui a aussi été un des témoins à leur mariage. François Genet négocie l'achat de la parcelle au plus juste car le vendeur lui découpe une surface de 664 m2 dans une parcelle de plus grande surface, qu'il doit juger suffisante pour y installer les deux fours projetés et le hangar pour abriter les blutoirs.

Dans le même temps, il s'associe avec son frère Claude qui travaille du 7 avril au 15 août 1877 pour construire les deux fours à chaux sur la parcelle et qui se charge d'aller acheter les briques réfractaires à Givors, chez Mayet et Catton. Il fait probablement aussi appel à un entrepreneur isérois, Roybon, qui travaille à Belley. On le retrouvera plus tard parmi les créanciers, comme d'autres fournisseurs : Faure et Bouvier, fondeurs, à Grenoble, Mignot-Morel, à Lyon, fournisseur de tissus métalliques, pour les blutoirs, Charlas frères, à Lyon, fournisseur de matériel pour moulins, etc. Comme on le constate assez vite, que ce soit l'achat de la parcelle, les fournitures pour la construction des fours et des blutoirs, le travail de son frère, tout se fait à crédit. Et ce n'est que le début…

La question des fours étant résolue, il lui faut se procurer la matière première : le calcaire brut mis à disposition par la nature sur tout le territoire de Virieu. Il se met d'accord avec Jean Surgère, qui lui vend une parcelle de 12 ares, proche des ruines du château de Virieu, au bord de la route[32]. Le prix convenu est de 3 000 francs, dont il ne paye rien au moment de l'achat. Il s'engage à payer et, comme garantie, il hypothèque tous les biens qu'il possède avec sa femme. Cette parcelle est vendue comme une terre inexploitée, une « hermiture », qu'il doit transformer en carrière. Son emplacement, probablement favorable du point de vue de la matière première, met en lumière les faiblesses du plan de François Genet. En effet, il faut traverser tout le village pour mener les pierres calcaires jusqu'aux fours à chaux, puis ensuite assurer le transport de la chaux produite jusqu'à la gare.

A peine commencée, les menaces s'amoncellent au-dessus de l'activité naissante.

L'association qu'il imaginait avec son frère ne fonctionne pas. Par un exploit d'huissier du 27 septembre 1877, Claude Genet demande la dissolution de la société entre eux, ce qui lui est accordé par un jugement du tribunal de Belley le 13 octobre 1877. La cause probable de la mésentente réside dans le fait que Claude Genet n'est pas payé pour son travail, ce qui se cumule aux sommes que lui doit déjà son frère[33]. Pendant le même temps, les créanciers s'activent. Dès le mois de juin, François Genet doit reconnaître une créance de 520 francs à un charron de la région, pour prêt de chariots. En juillet, c'est l'entrepreneur de travaux Roybon qui lui fait signer un billet de plus de 700 francs. En septembre, ce sont ses dettes d'épicier qui le rattrapent : Joseph Brun et Cie, fabricant de pâtes alimentaires à Lyon, obtient un jugement du tribunal de Belley pour une dette de 171,75 francs. Ensuite, il est amené à signer d'autres billets. Le plus important est celui de 927 francs au profit d'un marchand de chevaux de Genève, en décembre 1877. Pour finir l'année, et alors que sa nouvelle activité démarre, c'est le tribunal de Lyon qui le condamne le 31 décembre à payer 567 francs à Bietrix aîné et Cie, droguistes, de Lyon.

Pour débuter son activité, il lui reste deux points à régler : la commercialisation de sa production de chaux et l'approvisionnement en anthracite, combustible indispensable pour la cuisson du calcaire. N'ayant probablement pas les moyens d'assurer cela par lui-même, il passe une convention avec la société Jurron, Delastre et Cie, le fabricant historique de chaux et ciments de Virieu-le-Grand, bien installé dans son négoce, qui bénéficie d'une infrastructure commerciale avec ses dépôts à Lyon-Vaise et Genève. Par cette convention signée le 27 octobre 1877, François Genet leur garantit l'exclusivité de sa production pour un prix fixe convenu entre eux et l'approvisionnement en combustible. Cela lui résout ses deux derniers problèmes mais le met dans une dépendance totale vis-à-vis d'eux.

Il ne reste plus qu'à embaucher la main d'œuvre nécessaire. Il lui faut des carriers pour extraire le calcaire de la mine, des ouvriers pour remplir et vider les fours et conditionner la chaux, des charretiers pour le transport du matériau brut et de la chaux en sacs. C'est ainsi qu'il emploie neuf ouvriers[34], tous italiens. Population éminemment flottante, même si nous connaissons leurs noms, ils ont laissé fort peu de traces dans la vie de Virieu. Le charretier Baptiste Locatelli, un des rares qui semble être resté, est né vers 1855 à Sedrina dans la province de Bergame. Un autre ouvrier, Lorenzo Adobati, est aussi originaire de la province de Bergame. Cette population italienne est alors très présente à Virieu. En 1896, premier recensement dont on dispose, 175 habitants sur 1 148, soit 15 %, sont étrangers, italiens dans leur très grande majorité. Enfin, à défaut de bénéficier de l'aide de son frère, il s'adjoint les services de son beau-frère Grégoire Pugieux. Pour donner un ordre de grandeur, les ouvriers sont payés 120 francs par mois et son beau-frère, qui faisait peut-être office de contremaître, gagne 230 francs par mois.

L'activité peut désormais démarrer. La première livraison de chaux à Jurron, Delastre et Cie a lieu le 22 décembre 1877. Sa production totale de chaux légère sera de 1 263 tonnes entre décembre 1877 et début septembre 1878. La moyenne hebdomadaire de production est de 33 tonnes, avec une moyenne un peu inférieure de 28 tonnes jusqu'en avril 1878, suivi d'une forte activité entre fin avril et début août, avec une moyenne de 41,5 tonnes. Probablement à cause des difficultés dont on va parler, à partir de la mi-août et jusqu'à la cessation d'activité, la moyenne a continûment baissé jusqu'à 21 tonnes par semaine. Ses ouvriers, las de ne pas être payés, ont probablement commencé à déserter le chantier.

Dans le même temps, la pression des créanciers est toujours plus forte. Déjà dépendant de Jurron et Delastre pour son activité de fabricant de chaux, via la convention signée, la relation va se renforcer avec eux car leur arrangement inclut aussi la prise en charge par Jurron et Delastre du paiement des créances dues par François Genet. Pour cela, ceux-ci procèdent à une retenue de 1,5 francs par tonne de chaux. Ils sont associés, voire acteurs (nous n'avons pas de documents suffisamment précis) pour l'établissement d'un concordat[35] avec les créanciers de François Genet. Des différents éléments que nous avons,  nous en déduisons que cette démarche a été mise en place à la fin 1877, lorsque les première retenues ont été appliquées sur les livraisons de chaux. Les discussions sur la mise en place du concordat, qui ont nécessité des déplacements de Jurron et Delastre évalués plus tard à 150 francs, doivent avoir eu lieu durant le premier semestre de 1878. Même si la mise en place du concordat a échoué, en juillet 1878, Jurron et Delastre ont tout de même versé 1 098 francs à Lyonnet & Cie, épicier en gros à Lyon, près de 2 500 francs au notaire de Virieu, Me Jeantet, qui est intervenu dans le projet de concordat, et quelques centaines de francs à d'autres créanciers.

L'analyse des documents de gestion fournis par Jurron et Delastre permet de conclure que l'équilibre économique de l'activité de François Genet est très fragile. Pendant la durée de son activité, les deux associés lui versent 10 171 francs en espèces, pour une facturation estimée de 23 700 francs. La différence sert à couvrir les frais de fournitures de combustible et d'avoine, ainsi que les paiements aux créanciers pour un total de plus de 4 000 francs. En regard de ces 10 171 francs, les frais de personnel sur 9 mois sont estimés à 11 790 francs[36]. Autrement dit, toutes les espèces versées par Jurron et Delastre sont utilisées pour le paiement des ouvriers. A partir du moment où ils ne versent plus aucune somme à François Genet, celui-ci n'a plus les liquidités nécessaires pour verser leurs salaires à ses ouvriers. C'est probablement ce qui s'est passé en août 1878, après le dernier versement en espèce. A partir de ce mois, les ouvriers ne sont plus payés et leur action va précipiter la chute de François Genet. Avant de poursuivre, on peut se demander pourquoi Jurron et Delastre décident à ce moment-là de lui « couper les vivres », alors que l'activité semble bien partie ? Peut-être parce que les créanciers se montrent de plus en plus pressants ? Peut-être parce que l'échec du concordat montre que la situation vis-à-vis des créanciers est sans issue ? Quel a été le rôle exact de Jurron et Delastre, on ne le saura jamais, mais vu la dépendance de François Genet à leur égard, ils tenaient son destin économique entre leurs mains. A leur décharge, la situation paraissait difficilement tenable, avec une activité qui ne générait quasiment pas de profit et une dette globale de plus de 26 000 francs, soit plus que ce que François Genet a pu facturer en 10 mois d'activité. Enfin, Jurron et Delastre se sortent sans dommage de cet arrangement, car François Genet ne leur doit pas d'argent après la cessation d'activité.

Le 9 septembre 1878, il livre sa dernière marchandise. Les ouvriers, qui n'ont pas touché leurs salaires, demandent leur dû par exploit d'huissier le 21 octobre 1878. La procédure de déclaration de cessation de paiement et de faillite est engagée.

La faillite

Suite à l'assignation des ouvriers, le 31 octobre 1878, le tribunal de Belley déclare François Genet, épicier et fabricant de chaux, en état de faillite et nomme un juge-commissaire, Léon Juvanon du Vachat[37], et un syndic, Marin Legrand, greffier au tribunal de Belley. La machine judiciaire est lancée. De procédure en procédure, elle va se dérouler sur un an. On peut suivre, acte après acte, le parcours judiciaire de François Genet à travers les annonces légales de la dernière page du Courrier de l'Ain[38], donnant une publicité à l'anéantissement des rêves et des espoirs d'un homme qui a peut-être imaginé qu'il pouvait rejoindre le monde de cette bourgeoise industrielle en plein essor qu'il voyait autour de lui à Virieu-le-Grand et que sa surface financière, très certainement insuffisante, obligera à revenir à la réalité et à la situation sociale de ses pères.

En décembre, François Genet fait un point de sa situation devant le syndic de la faillite. Il estime son actif, essentiellement immobilier, à 13 060 francs et le passif, représenté par les dettes qu'il a auprès de 47 personnes ou sociétés, à 21 674 francs. Et pourtant, le montant des dettes ne s'arrête pas là. Pendant plus de 10 jours, du 11 janvier au 20 janvier 1879, défilent au tribunal de Belley, devant les différents juges et François Genet lui-même, tous ceux qui souhaitent faire valider leurs créances dans le cadre de la faillite. De nouveaux créanciers viennent, d'autres ne se présentent pas. Ce sont 42 créanciers qui se présentent pour un total de 19 417 francs. Si on ajoute ceux que François Genet a identifiés et qui ne se sont pas présentés, on arrive à 69 créanciers, pour un montant total des créances de 26 124 francs. Qui sont ces créanciers ? Neuf d'entre eux sont des personnes du pays envers qui il a des dettes : billets à ordre, solde de ventes de terrains, etc. Ensuite, ce sont 14 artisans locaux à qui il doit souvent des petites sommes pour services rendus ou fournitures : serrurier, charron, ferblantier, voiturier, potier (Jean Louis Silbereissen, fabricant de poêles de faïence à Belley), etc. Pour son activité d'épicier, il a des dettes vis-à-vis de 16 fournisseurs qui, pour 14 d'entre eux, se trouvent à Lyon. Ils lui ont fourni de l'épicerie, de la confiserie, de la mercerie, de la droguerie, de la quincaillerie, de la toile, de la bonneterie, etc. Enfin, il doit des sommes souvent importantes à 12 fournisseurs directement liés à son activité de fabricant chaux, tant pour la mise en place de la fabrication (entrepreneur, fabricant de briques réfractaires, de matériels, etc.) que pour les consommations de son activité (fournisseur de charbon, de sacs en toile de jute, etc.). Signe que cette nouvelle activité lui a élargi son horizon, on les trouve géographiquement plus dispersés, avec même un fournisseur installé à Picquigny dans la Somme, mais aussi des fournisseurs à Genève, Saint-Etienne, Grenoble. Je ne reviens pas sur les neuf ouvriers dont nous avons déjà parlé, ni des dettes qu'il a vis-à-vis de son frère Claude et de son beau-frère Grégoire Pugieux, suite aux prestations qui lui ont fournies. Pour finir cette litanie, je mets à part E. Hyacinthe, fabricant de billards, 9-11, cours Bourbon à Lyon. François Genet a-t-il acheté un billard pour son usage personnel ? Meuble un peu surprenant quand on connaît ses origines, mais peut-être volonté de marquer sa promotion sociale.

La procédure, inexorable, se poursuit par la saisie de ses meubles et de ses biens immobiliers. Le dimanche 23 mars 1879, tout son mobilier est proposé aux enchères dans son domicile de Virieu-le-Grand : « Vitrine et tiroirs de magasin, banques, bascules, balances, horloge, vaisselle, batterie de cuisine, bonbonnes, futailles, cuves, chariot à quatre roues, tombereau, brouettes, harnais, sacs vides, quantité d'articles de mercerie et d'épicerie, etc., etc. »[39]. Ses biens immobiliers sont vendus aux enchères devant le tribunal civil de Belley le 17 juillet 1879. Cependant, avant de voir le résultat de cette vente, revenons rapidement sur la situation de sa famille qui est, elle aussi, entraînée dans ce « feuilleton » judiciaire.

Ses deux enfants du premier mariage, Philibert et Marie Françoise, ont obtenu leur émancipation en juillet 1878[40]. En ce même printemps 1879, ils demandent que l'on procède au partage des biens communs entre leur père et leur mère décédée. Cela conduit à une deuxième vente aux enchères, le 7 août 1879, trois semaines après celle résultant de la faillite[41]. Entre autres biens, c'est la maison familiale qui est alors proposée aux enchérisseurs. Enfin, dernier épisode avant la liquidation finale, Clotilde Genet demande la séparation de biens. Elle l'obtient le 17 juin 1879. Même s'il est difficile d'en déduire la nature exacte de la relation entre François Genet et sa femme Clotilde, il faut probablement plus y voir un signe de confiance et d'intérêt bien compris pour les deux. Ainsi en ces printemps et été 1879, se joue la dernière partie de la « saga » de François Genet à Virieu-le-Grand.

Lors de la première vente aux enchères qui propose tous les immeubles en sept lots, Clotilde Genet se porte acquéreur de quatre lots, pour la somme de 900 francs. On comprend l'intérêt de la séparation de biens et la confiance mutuelle qu'il devait y avoir entre eux[42]. Dans la seconde vente aux enchères, c'est le père de Clotilde, Jean Genet, qui se porte acquéreur de tous les lots proposés, dont la maison familiale, pour 3 875 francs. N'y a-t-il pas de la psychologie du joueur chez François Genet ? En effet, même « lessivé », il espère toujours se « refaire » ! En achetant ces lots (Jean Genet est probablement un prête-nom pour son gendre), il prend un engagement de plus de 4 700 francs, somme énorme lorsque on sait qu'il doit déjà plus de 26 000 francs et que cette sommes viendra en surplus.

Est-ce pour cela qu'un ancien notaire et un propriétaire de Virieu-le-Grand s'associent pour surenchérir dès le 30 juillet sur les lots attribués à Clotilde Genet ? C'est peut-être pousser loin l'hypothèse que de penser que les notables de Virieu-le-Grand ne souhaitent plus voir « sévir » François Genet dans la région après avoir laissé tant de dettes. Lors de la liquidation finale de la faillite en 1882, seuls 192 francs seront distribués aux créanciers pour un passif total de 19 506 francs. Autrement dit, les créanciers n'ont recouvré que 1 % de leurs créances ! Cela peut laisser quelques ressentiments. Le rêve de François et Clotilde Genet de rester à Virieu s'évanouit. Ils abandonnent le combat. Lors de la vente sur surenchère le 13 septembre 1879, Clotilde Genet ne tente pas de suivre. Dans le même temps, Jean Genet s'empresse de trouver un acquéreur pour les lots qui lui ont été attribués. Il les vend à Antoine Gojoz, cordonnier de Virieu, le 17 septembre 1879[43]. En cette fin septembre 1879, plus rien ne lie François et Clotilde Genet à Virieu-le-Grand, hors leurs familles respectives. Une nouvelle vie commence, plus précaire.

Lyon

Après cet été 1879, François Genet et sa famille s'installent à Lyon. Pourquoi Lyon ? Comme on l'a vu Belley et sa région, dont fait partie Virieu, sont dans la zone d'influence économique de Lyon. François Genet lui-même a depuis longtemps des relations d'affaires à Lyon. C'est une ville qu'il connaît bien. On sait que dans la propre famille de François et Clotilde Genet, Lyon est une destination privilégiée. Du côté de François, on y trouve son oncle Jean Genet, menuisier à Lyon, sa sœur Julie, cuisinière, qui s'y marie, une autre sœur, Louise, domestique, qui y est morte ; du côté de Clotilde, sa sœur Julie, épouse de Grégoire Pugieux. De plus, sans argent, ni plus aucun bien, Lyon offre à la famille la possibilité de trouver un travail et un logement. Qu'ont-ils fait à Lyon entre 1880 et 1889, les dates extrêmes, de leur présence attestée dans la ville ? On leur connaît deux adresses[44]. La première est le 255, rue Sainte-Elisabeth (actuellement Garibaldi), à l'angle du 111, cours des Brosses (actuellement cours Gambetta) (dates extrêmes connues : 1er juin 1880 - 12 février 1883). A une exception près, il est qualifié soit de restaurateur, soit de débitant de boissons. On peut penser qu'en venant à Lyon, il a voulu renouer pour partie avec son activité de commerçant. Dans le Guide indicateur de la ville de Lyon, année 1881, il apparaît sous l'intitulé : « Genet, Buvette »[45]. La deuxième adresse est le 42, rue Ney, dans le 6e arrondissement (dates extrêmes connues : 1886 - 18 juillet 1888)[46]. Il est en général qualifié d'employé de commerce, mais aussi de manœuvre et même une fois plus précisément d'employé à la compagnie des eaux de Lyon[47]. Quant à Clotilde, elle est généralement qualifiée de couturière, sauf en 1880 où elle est « restaurateur » comme son mari.

Lors de ce séjour de 10 ans à Lyon, naissent deux enfants supplémentaires : Léon Henri, le 1er juin 1880, qui ne vit que 2 mois et Camille Gabrielle, le 18 juillet 1888, la mère de Jean Genet.

Avant de voir le destin parallèle des enfants de François Genet, notons que malgré leur difficile situation financière, le couple n'est pas complétement démuni. En quelques mois de l'année 1887, ils héritent chacun de quelques terres et d'une portion de maison à Virieu-le-Grand et Cuzieu. C'est d'abord Jean Genet Peland qui partage ses biens entre ses 3 enfants, en mars 1887[48], avant de mourir quelques semaines plus tard. Clotilde récupère quelques parcelles et un hangar. Elle revend immédiatement ce dernier pour 500 francs[49]. Quelques mois après, suite au décès de Pierrette Laperrière, les frères et sœurs Genet se partagent les biens de leurs parents[50]. François récupère une portion de la maison familiale, qu'il partage avec son frère Claude, et quelques parcelles. Là aussi, dès janvier 1888, il revend la totalité de ce qui lui est échu à son beau-frère Claude Gros pour 600 francs.[51] Il coupe ainsi les derniers liens avec son pays natal.

Philibert et Marie Genet

Philibert a-t-il suivi son père et sa belle-mère à Lyon ? On ne sait pas. Lors de la conscription de la classe 1879, il est employé de commerce à l'« Epicerie parisienne », à Roanne. Incorporé le 15 novembre 1880 au 6e régiment d'artillerie à Valence, il n'y passe qu'un an, avant d'être versé dans la disponibilité en octobre 1881. Grâce à cela, on dispose de son signalement : Cheveux et sourcils : châtains, yeux : châtains, front : large, nez : fort, bouche : moyenne, menton : rond, visage : ovale, taille : 1 m. 72, marques particulières : néant[52].

Pendant ce temps, sa sœur Marie[53], avec qui il sera toujours très lié jusqu'à la fin de leurs vies, habite chez son père et sa belle-mère à Lyon au 255, rue Saint-Elisabeth. Elle est demoiselle de magasin. Le 31 décembre 1880, le frère et la sœur reçoivent le solde de la vente des biens de la communauté entre leur père et leur mère décédée[54]. Les 3 242 francs qu'ils se partagent ont dû représenter une belle somme pour débuter dans la vie[55]. Est-ce pour cela qu'ils souhaitent tenter leur chance à Paris ? On ne le sait, mais ils habitent tous les deux à Paris en février 1883. Il est employé à l'économat du chemin de fer de l'Ouest, à Paris, aux Batignolles et vit près de là au 163, avenue de Clichy (17e). Sa sœur Marie est employée de commerce et vit au 19, rue Notre-Dame de Lorette (9e). A cette date, ils liquident quelques biens qu'ils ont hérités de leurs grands-parents Philibert Pilloux et Françoise Ducros[56]. Ainsi, le lien avec Virieu-le-Grand se distend de plus en plus.

Cette même année 1883, Philibert Genet reconnaît une fille née de sa relation hors mariage avec Anne Marie Pourrat[57] : Marie Alice, née à Paris 17e le 22 juillet 1883 et morte quelques semaines plus tard le 6 septembre, au 63, rue Pouchet. Quelle vie ont-ils ensuite menée pendant ces années sans être mariés ? Nous ne savons pas. Ils régularisent la situation le 11 janvier 1887 par leur mariage à la mairie du 17e. Ils vivent alors au 121, rue des Dames, après avoir vécu au 6, rue Brochant[58], toujours dans le 17e arrondissement. Les parents des mariés ne sont pas présents. François Genet a donné son accord devant un notaire de Lyon. Il est intéressant de se pencher sur la liste des témoins du mariage :
- Pierre François Debrabant, 46 ans, négociant en couleurs, Paris, 40, rue de Belleville, ami de l'époux
- Maurice Martin, 23 ans, artiste dessinateur, Paris, 18, rue de Passy, ami de l'époux
- Charles de Frondat, 40 ans, employé d'administration, Paris, 17, rue Dautancourt, ami de l'épouse
- Emile Gosse de Serlay, 28 ans, employé d'administration, Paris, 43, rue Truffaut, ami de l'épouse

A première vue rien de particulier. Mais détaillons, car c'est riche d'enseignements sur le milieu que fréquentent les enfants Genet.
Emile Gosse de Serlay est le rejeton d'une bonne famille française[59]. Un de ses cousins est le général de brigade Raymond Gosse, baron de Serlay (1834-1905). Pierre François Debrabant est un marchand de couleurs, d'abord installé avenue de Clichy, puis à Belleville[60]. En 1883, il est déjà le témoin de la naissance de Marie Alice. Est-ce lui qui a introduit les enfants Genet dans le milieu artiste ? En effet, les 2 autres témoins en font partie. Le premier, moins connu, est Charles de Frondat qui s'est fait une petite réputation de caricaturiste. A la fin de l'Empire et au début de la IIIe République, il a inondé les journaux de portraits-charges des notabilités politiques, qu'il a ensuite rassemblés en recueils[61]. Enfin Maurice Martin est tout simplement Martin Van Maele, qui est surtout connu pour ses illustrations érotiques, produites entre 1905 et 1926. Il est considéré comme un des plus grands représentants de cette spécialité au début du XXe siècle. Nous allons vite avoir l'occasion d'en reparler car son destin est intimement lié à celui de la famille Genet.

Le couple, parti du quartier populaire du nord du 17e arrondissement, a peu à peu migré vers les beaux quartiers, signe probable d'une amélioration de leur situation économique. Dans les divers actes où il apparaît, Philibert est qualifié d'économe ou de comptable. Ils habitent au 112, rue Lafontaine (16e) lorsque naît Alice Marguerite Genet, le 7 mars 1888. C'est encore Maurice Martin qui est témoin à cette naissance. Remarquons qu'Alice Genet est née quatre mois avant sa tante Camille Genet.

Quelques mois plus tard, le lien se renforce encore plus lorsque Maurice François Alfred Martin, artiste-peintre, domicilié à Paris, 3, rue Galilée, né à Boulogne-sur-Seine le 12 octobre 1863, fils de Louis Alfred Martin, professeur de gravure à l'Ecole de Genève et Virginie Mathilde Jeanne Van Maele, épouse Marie Françoise Genet, le 19 février 1889, à la mairie du 16e arrondissement. Les parents ne sont pas présents. François Genet a donné son consentement presque un an auparavant, le 9 mars 1888, alors que les parents de Maurice Martin ne l'ont fait qu'un mois avant. Etaient-ils réticents pour qu'ils tardent tant alors que le mariage était visiblement prévu depuis presque un an[62] ? Parmi les témoins, on trouve évidemment Philibert Genet, qui accompagne sa sœur, Arthur Chandler, un marin de Dunkerque, fils illégitime d'un avocat anglais, ainsi que deux artistes, Emile Brin[63], artiste peintre, et Jules Jouant[64], sculpteur. Il ne naîtra pas d'enfant de ce mariage.

En même temps qu'Emile Brin, Maurice Martin expose pour la première fois lors du salon des Artistes français en mai 1888, dans la section Dessins, cartons, etc. Ce sont deux œuvres : Une forge au Caucase et Convoi de Circassiens[65]. On apprend ainsi qu'il est l'élève de Daniel Vierge[66] et qu'il est domicilié au 15, rue de Passy. Dans ce même salon et cette même section, Mme Alice Martin de Voos, née à Virieux-le-Grand, domiciliée au 15, rue de Passy, expose un dessin : Les mouettes, lac de Genève. Un faisceau de présomptions nous laisse penser qu'il s'agit de Marie Françoise Genet[67]. Elle est aussi l'élève de Daniel Vierge, mais aussi de Belcroix. A-t-elle persévéré dans cette carrière d'artiste ? On ne le sait. On ne la retrouve pas dans les salons suivants, ni dans les autres salons où son mari a exposé. Faut-il l'identifier avec Mme de Voos dont quelques dessins gravés ont illustré des articles du Monde illustré, revue où ont longtemps officié son beau-père Albert Martin, probablement son mari Maurice Martin et son professeur Daniel Vierge[68] ?

Peut-être suite à ce mariage, en mars 1889, le frère et la sœur vendent le dernier bien qui les attache à Virieu-le-Grand : la maison de leurs grands-parents[69]. On apprend ainsi que les jeunes mariés habitent désormais au 26, rue Saint-Placide dans le 6e arrondissement dans un quartier où ils resteront jusqu'à ce qu'ils quittent Paris.

Paris

En 1890, un troisième enfant Genet vit à Paris, Gabriel, serrurier, probablement hébergé par sa demi-sœur et son beau-frère rue Saint-Placide. Le 29 janvier 1890, il se rend au bureau de recrutement de Paris 6e pour s'engager dans l'armée pour 5 ans. Il a 19 ans. Incorporé dans le 4e, puis dans le 8e régiment d'Infanterie de Marine, il parcourt le monde, au gré des campagnes coloniales, en particulier à la Réunion. Il est libéré en janvier 1893 au bout de 3 ans[70].

Cette même année 1890 (ou peut-être dès 1889), François Genet et Clotilde Genet viennent vivre à Paris. Trois des cinq enfants y vivent déjà. Plus rien ne les retient à Lyon. François Genet est peut-être déjà malade. En effet, le 14 juin 1892, il est admis pour fièvre à l'hôpital Beaujon, alors situé dans Paris au 208, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Le 7 juillet, il meurt dans la salle Sandras, au lit 28. On lui diagnostique un cancer de l'estomac[71]. Lors de la conscription de leurs fils Gabriel, en 1890, François Genet et sa femme Clotilde vivent 6, rue Lebouteux, dans le 17e, probablement dans un des garnis du bâtiment sur cour. Au moment de son décès, leur adresse est le 3, rue Jacob, dans le 6e. Les recherches montrent que c'est là que vivent Maurice Martin et Marie Françoise Genet entre 1891 et 1898[72]. Ainsi, pendant quelques temps, le couple Genet est hébergé par leurs enfants. Leurs filles Léontine et Camille sont probablement avec eux. Le 3, rue Jacob est aussi la première adresse de Gabriel Genet à son retour de l'armée début 1893.

Lorsqu'il meurt en ce jour de juillet 1892, François Genet n'a que 61 ans. Il laisse une jeune veuve de 46 ans, Clotilde, qui a repris son métier de couturière, et trois grands enfants, Philibert, l'aîné, 33 ans, son épouse et leur fille Alice, Marie Françoise, 29 ans, et son mari Maurice Martin, à Paris, au 3, rue Jacob et Gabriel, qui va avoir 22 ans, soldat dans l'infanterie de marine à la Réunion. Il laisse aussi deux jeunes filles, Léontine, 15 ans, et Camille, 4 ans.

Pendant quelques années, la vie de la famille va se poursuivre à Paris. En avril 1895, Gabriel Genet habite au 1, rue Mayet dans le 6e, probablement avec sa mère et ses 2 sœurs. Le 18 avril 1896, il épouse Gabrielle Camille Durozé à la mairie de Montreuil dans la proche banlieue de Paris. Elle-même couturière, fille d'Auguste Durozé, mécanicien, et Clotilde Verron, elle est née dans le 20e arrondissement le 30 septembre 1874. On retrouve le milieu des artistes parisiens avec son frère Fernand Durozé, né le 16 janvier 1876, qui a eu une certaine notoriété comme peintre[73]. Gabriel est lui-même accompagné de son beau-frère Maurice Martin et du sculpteur Jules Jouant. Maurice Martin est resté proche du demi-frère de sa sœur. Il est probable que c'est lui qui a donné son prénom au premier fils du jeune couple, Maurice Fernand, né à Montreuil en 1897. En 1900, il est aussi témoin pour le décès de leur fille Yvonne Alice.

Gabriel Genet et Gabrielle Durozé ont eu cinq enfants, tous nés à Montreuil :
- Maurice Fernand, né le 25 janvier 1897
- Germaine Clotilde, née le 24 août 1898
- Yvonne Alice, née le 4 mars 1900, morte à Paris 6e le 28 septembre 1900
- Suzanne Fernande, née le 14 octobre 1901
- Odette Camille, née le 23 septembre 1903

Après avoir eu quelques adresses parisiennes, selon un nomadisme qui semble courant parmi les locataires parisiens (1, rue Mayet (6e), avec sa mère en avril 1895 et 1896, 17-19, rue Pierre Leroux (7e) en janvier 1897 et août 1897, 40, rue Mazarine (6e) en septembre 1900), le couple s'installe définitivement à Montreuil, à partir de 1901, dans la rue des Messiers, à quelques numéros des parents de Gabrielle. A partir de ce moment, le destin de cette famille est lié à Montreuil.

Lors de ces mêmes années, en 1898, Philibert Genet part vivre à Lyon. Pourquoi ? Avec quel objectif ? Je n'ai trouvé aucun élément permettant de donner une explication. Il est visiblement venu à Lyon pour se lancer dans des affaires industrielles, reproduisant à 30 années de distance la même ambition que son père. En avril 1898, il habite au 16, cours Charlemagne, à Lyon, derrière la gare de Perrache, mais il est déjà répertorié comme fabricant de carton bitumé pour toitures légères au 1, quai de la Vitriolerie[74] de l'autre côté du Rhône. Vers 1905, il achète un ensemble de terrains dans le quartier de Gerland, à l'angle de l'avenue Leclerc et de la rue des Girondins, une rue créée justement en 1907 sur les terrains délaissés par le fort de la Vitriolerie, dans le 7e arrondissement actuel de Lyon. Il y fait construire une maison d'habitation, ainsi que des entrepôts et bâtiments industriels, contribuant ainsi à l'urbanisation du quartier[75].

Philibert Genet perd sa femme le 22 mars 1910. Elle meurt dans la maison de la rue des Girondins.

Après la rue Jacob, Maurice Martin et Marie François Genet habitent au 5, rue Suger (dates extrêmes connues : 28 septembre 1900 – 27 janvier 1903). Probablement pour s'éloigner de Paris et trouver un pied à terre où Maurice Martin puisse se consacrer entièrement à son œuvre d'illustrateur spécialisé dans les ouvrages érotiques, ils commencent à s'implanter à Varennes-Jarcy, une petite commune de l'Essonne qui était devenue la villégiature des Parisiens[76]. Il peut y croiser l'écrivain Henri Pagat[77], le graveur Oscar Roty[78], le peintre et graveur Louis Morin[79]. En mai 1902, ils achètent un bois d'une vingtaine d'ares, près de la rivière d'Yerres[80]. Enfin, en juin 1904, ils complètent par une petite parcelle de 40 m2 au bord de l'Yerres, dans le prolongement du bois, puis le même jour, ils signent un bail pour une belle maison à Varennes, route de Mandres[81]. Leur installation devient définitive.

Avant son décès en 1904, la dernière trace que nous avons de Clotilde Genet est le jour où elle vend les dernières parcelles qu'elle possède à Virieu-le-Grand. Par deux actes sous seing privé, datés du 2 août 1898, elle les cède pour la modeste somme de 100 francs[82]. Elle habite alors au 1, rue Rousselet dans le 7e arrondissement. Quelques mois plus tard, à cette même adresse, sa fille Léontine Genet meurt le 28 octobre 1898, à 21 ans. Elle est alors domestique. L'immeuble d'habitation du 1 de la rue Rousselet, qui fait l'angle avec la rue Oudinot est un modeste bâtiment de 2 étages qui contient 11 logements, tous d'une seule pièce, certains étant même qualifiés de cabinet[83]. C'est ainsi que l'on imagine Clotilde Genet vivant avec ses deux filles Léontine et Camille dans une pièce unique. Quelques années auparavant, François Coppée avait évoqué cette rue. Il habitait en face, au numéro 12 de la rue Oudinot : « Quand je vins habiter le coin perdu du faubourg Saint-Germain, où je vis depuis une dizaine d'années, je me pris d'affection pour la très calme et presque champêtre rue Rousselet, qui s'ouvre juste devant la porte de ma maison. […] Un hôtel du siècle dernier, situé au coin de la rue Oudinot, est devenu l'hôpital des Frères Saint-Jean-de-Dieu, et les arbres de leur beau jardin dépassent le vieux mur effrité qui occupe presque tout le côté droit de la rue Rousselet. De l'autre côté s'étend une rangée d'assez pauvres maisons, où logent des artisans et des petits employés, et qui toutes jouissent de la vue du jardin des Frères. La rue Rousselet est très mal pavée, le luxe du trottoir n'y apparaît que par tronçons ; l'une des dernières, elle a vu disparaître l'antique réverbère à potence et à poulie. Peu de boutiques, et des plus humbles : l'échoppe du cordonnier en vieux, le trou noir de 1'Auvergnat marchand de charbon, le cabaret d'angle avec l'enseigne classique : Au bon coing, et de tristes épiceries où vieillissent dans un bocal des sucres d'orge fondus par vingt étés et gelés par vingt hivers, à côté d'images d'Épinal, – une page de hussards dans leur uniforme de 1840, ou le portrait authentique et violemment peinturluré du Juif Errant, encadré des couplets de la célèbre complainte. – Des linges sèchent aux fenêtres, des poules picorent dans le ruisseau. On se croirait là dans un faubourg de province très reculée, un de ces faubourgs qui s'en vont vers la campagne et où la ville redevient village. »[84]

Peut-être chassée de la rue Rousselet par la construction d'un nouvel immeuble à l'emplacement du modeste et probablement insalubre bâtiment où elle habitait, elle se déplace d'une centaine de mètres pour habiter au 66 rue de Sévres, qui, comme la rue Rousselet, abritait encore une population modeste. C'est ici qu'elle vit lorsqu'elle est admise à l'hôpital Notre-Dame de Bon-Secours[85]. Elle y décède le 27 septembre 1904, âgée de 58 ans. Dans son acte de décès, elle est qualifiée d'épicière. On peut penser que dans les dernières années de sa vie, elle est revenue exercer ce métier qu'elle connaissait, probablement dans une épicerie du quartier de la rue de Sèvres. Cela expliquerait qu'elle ait toujours cherché à habiter dans une des rues de ce quartier : rue Mayet, rue Pierre-Leroux, rue Rousselet et enfin rue de Sèvres.

Au décès de sa mère, Camille Genet a alors 16 ans. Qu'est-elle devenue après ce décès, jusqu'à ce qu'on la retrouve 6 ans plus tard à l'automne 1910 ? Comme elle est mineure, il y a nécessairement un conseil de famille qui a statué soit sur son émancipation, soit sur la nomination d'un tuteur. Qui peut avoir été son tuteur ? Un de ses frères Gabriel ou Philibert, son beau-frère Maurice Martin ? Cela donnerait un éclairage intéressant sur ses jeunes années de formation et peut-être sur sa situation en 1911. Ce que l'on sait est qu'elle n'est recensée dans aucun des 3 ménages de sa famille restante, soit à Montreuil, soit à Varennes-Jarcy, soit à Lyon. Il est fort probable qu'elle a été placée très jeune pour subvenir à ses besoins et ne pas être à la charge de sa famille.

La famille Genet en 1911

Le 19 décembre 1910, Camille Genet accouche à l'hôpital Tarnier (6e) d'un garçon qu'elle prénomme Jean. Obligée de le mettre en nourrice à Santeuil, en Seine-et-Oise, elle fait appel dès février 1911 à l'aide de l'assistance publique. Lors de l'enquête qui fait suite à cette lettre (25 février 1911), il apparaît qu'elle n'a plus ses parents et qu'elle réside dans le département de la Seine depuis « six mois ». Elle habite à l'hôtel depuis la même période. Elle renouvelle sa demande en mars 1911. Elle pousse alors ce cri de détresse :
« Je suis seule, absolument seule, j'avais un ami qui m'a laissée seule et n'étant pas le père de mon enfant je ne peux rien lui demander. Il me reste en poche 3 f. et quelques sous. »[86]

Que s'est-il donc passé dans la famille Genet pour qu'elle se retrouve dans une telle situation, alors que nous venons de le voir, elle avait une famille qui, peut-être, aurait pu l'aider ? En 1911, après avoir vécu quelques années regroupée à Paris, la famille Genet se trouve dispersée. On verra que cela n'empêchera pas les 3 enfants, Philibert, Marie François et Gabriel de garder des relations jusqu'à leurs décès. Ces liens, même entre enfants de deux lits différents, ne semblent pas avoir inclus la petite dernière, Camille. Pourquoi ? La différence d'âge[87] ? D'autres événements que le temps a ensevelis ?

Au moment où Camille Genet doit abandonner son fils, en ce printemps 1911, Philibert, le frère aîné, récemment veuf, vit avec sa fille Alice, la contemporaine de Camille, dans leur nouvelle maison de la rue des Girondins[88]. Sans parler de fortune, ce petit industriel doit vivre avec une certaine aisance, dont on trouvera la preuve quelques années plus tard lors de son décès. Ensuite, Marie Françoise vit avec son mari et sa belle-mère à Varennes-Jarcy[89]. En ces années-là, c'est la période de plus grande activité créatrice pour Martin Van Maele dans le genre qui l'a rendu célèbre. Précisément en 1911, paraît La Sorcière, de Jules Michet, chez Jules Chevrel à Paris, illustré de 15 eaux-fortes. Il travaille aussi à l'illustration de dix contes d'Edgar Allan Poe, qui paraîtront l'année suivante, à la Librairie Dorbon-Ainé, avec 95 compositions originales. Nous n'avons pas d'indication de fortune, mais on peut imaginer que l'abondance de sa production dans ces années-là lui apporte une certaine aisance. Enfin, le plus jeune frère, Gabriel, et sa femme vivent à Montreuil, dans le quartier ouvrier de la rue des Messiers, près de ses beaux-parents – Gabriel semble avoir été proche de sa belle-famille – avec leurs quatre enfants[90]. Toujours qualifié d'employé, il semble n'avoir jamais accédé à un minimum d'aisance.

Si on étend notre recherche au-delà de ce premier cercle familial, en cette année 1911, Camille Genet a encore de la famille proche, des oncles, tantes et cousins germains.

Du côté de son père, la famille s'est dispersée et cela très tôt. La fille aînée Julie, épouse Louis Gros, est morte depuis très longtemps, mais c'est la seule branche restée au pays. De ce côté-là, Camille Genet a des cousins germains à Cuzieu et dans les villages environnants. Ensuite, Jean-Louis, le maçon et tailleur de pierre, a eu une vie errante. On trouve sa trace à Oron-le-Château, en Suisse, où il se marie (1863), à Paris (1867), Alet dans l'Aude (1877), Vollien (1885), Belley (1887-1890) et enfin Grenoble où il se fixe[91]. Il a eu une descendance dans cette région. L'autre frère, Claude, celui qui s'était associé avec François Genet, a aussi eu une vie errante, au gré des chantiers de chemin de fer semble-t-il. Aussi présent à Oron-le-Château, en 1863, où il se marie, on le trouve ensuite à Châteaudun (1864), Virieu-le-Grand, lorsqu'il s'associe à son frère (1877), Trets dans les Bouches-du-Rhône (1878-1879), Champvert dans la Nièvre (1882), Vitry-le-François (1886, 1887) et enfin Saint-Pierre-Quilbignon (actuellement Brest) où il meurt le 11 février 1895. De ce côté-là, une ascension sociale dont nous ne connaissons pas la cause, permet à Léontine Genet, sa fille et cousine germaine de Camille, d'épouser Jean Gestin, fils du médecin et ancien maire de Saint-Pierre-Quilbignon[92]. A la génération suivante, Jeanne Gestin, donc une cousine-issue-de-germaine de Jean Genet, épouse en 1943 le rejeton d'une famille notable française, Hubert de Margerie, saisissant contraste des destinées personnelles dans l'échelle sociale.
Enfin, la dernière sœur de François Genet, Julie, a disparu de Lyon. Son destin est inconnu. Il est probable que de ce côté-là, la dispersion familiale est ancienne[93] et a peut-être été aggravée par des brouilles. Claude Genet, qui a perdu des milliers de francs dans la faillite de son frère, n'a pas dû garder des relations chaleureuses avec cette branche de la famille ! Camille Genet n'a probablement aucun recours de ce côté-là, si tant est qu'elle connaisse même cette famille.

Du côté de sa mère, le frère aîné, Claude, en cette année 1911, est toujours charpentier à Virieu-le-Grand, comme son père, dans la maison paternelle. De son mariage avec Euphrasie Orset, il a quatre enfants, tous contemporains de Camille : Jeannette, née en 1879, Maria, née en 1882, Anthelme, né en 1885 et Henri, né en 1891[94]. L'oncle Claude Genet meurt en décembre 1915. Le fils Henri est mort à la guerre de 14, au Chemin des Dames, le 9 août 1917. Son nom est gravé sur le monument au mort de Virieu-le-Grand. Enfin, la sœur cadette de Clotilde, Marie Josephte Genet, épouse de Grégoire Pugieux, est morte à Villeurbanne le 30 octobre 1890, suivie par son mari, mort à l'hospice Sainte-Eugénie de Saint-Genis-Laval en 1901. Ils ne laissent rien en mourant. Leur fils unique, Claude Pugieux, né en 1875, le cousin germain de Camille, vit probablement à Paris en 1911 (il y est mort à l'hôpital Saint-Louis en octobre 1960). Peut-être que là aussi, les relations s'était distendues. De la même façon, Grégoire Pugieux a perdu quelques centaines de francs dans la faillite de son beau-frère.

La famille éclatée

Reprenons le fil de la vie des 3 enfants Genet.

Nous suivons la vie de Philibert Genet à travers l'état civil et les recensements de Lyon. Après la guerre de 14 (1921) on le trouve comme industriel, fabricant de fusibles électriques, toujours installé rue des Girondins à Lyon[95]. Il vit d'abord seul avec sa fille. En 1926, sa fille absente, il est alors aidé d'une gouvernante. Cette même année 1926, Maurice Martin meurt à Varennes-Jarcy le 5 septembre. Malgré la distance, Philibert Genet est présent comme témoin lors de l'enregistrement du décès. Comme dans le recensement de la même année, il est qualifié de rentier. Belle réussite qui lui permet, sur le déclin de ses jours, de pouvoir vivre de ses rentes. Il a ainsi réalisé ce qui était peut-être l'ambition de son père.

Au moment de son décès, Maurice Martin ne laisse rien, si ce n'est quelques meubles[96]. Sa veuve, Marie Genet, après s'être mise d'accord avec sa belle-mère, toujours vivante malgré ses 85 ans, vient rejoindre son frère Philibert et sa nièce Alice dans leur petite maison de la rue des Girondins à Lyon, signe du lien fort qui a toujours existé entre le frère et la sœur.

Alice Genet, restée célibataire, meurt le 6 juin 1931, dans la maison de son père, à l'âge de 53 ans. Dans son testament, elle lègue tous ses biens à son père[97]. Peu d'années plus tard, le 5 mai 1935, c'est au tour de Philibert Genet de s'éteindre, à 76 ans. Dans son testament rédigé quelques mois avant, le 6 février, il lègue l'ensemble de ses biens à sa sœur, lui assurant ainsi une sécurité financière pour ses dernières années[98]. La déclaration de succession de Philibert Genet fournit une bonne « photo » de sa réussite[99]. La part la plus importante de son patrimoine est constituée d'un « tènement d'immeuble Lyon 29 avenue Leclerc et rue des Girondins, n° 2, 4, 6, 8 et 10, comprenant maisons d'habitation et hangars, bâtiments industriels en mauvais état, avec autre petite maison d'habitation d'un rez-de-chaussée construite en dalles, et terrain. Superficie : 3 900 m2. » L'ensemble est estimé 360 000 francs. Il loue ces bâtiments à différentes personnes pour un loyer annuel de 24 000 francs. Il possède aussi du mobilier, une automobile Peugeot 301, un compte en banque, différentes actions et obligations, pour un total d'un peu moins de 13 000 francs. Au total, son avoir au moment de son décès est de 397 000 francs et surtout, il bénéfice d'un revenu régulier[100]. Dernier signe qu'il est vraiment passé du côté des « possédants », il a eu l'occasion de souscrire une assurance pour gens de maison !

Marie Françoise Genet, veuve Maurice Martin, meurt quelques années plus tard, à la veille de la guerre, le 23 juillet 1939, quelques jours après ses 78 ans. Avec elle s'éteint le dernier enfant de François Genet. N'ayant elle-même pas d'héritiers, elle lègue l'ensemble de ses biens à ses deux neveux survivants, tout du moins aux deux qu'elle connaît, Maurice et Germaine Genet, les enfants de son demi-frère Gabriel, preuve s'il en est que les liens familiaux étaient restés assez forts malgré la dispersion des enfants. L'ensemble des immeubles de la rue des Girondins est alors vendu en mars 1940 et les meubles sont dispersés aux enchères par Me Vabre, commissaire-priseur à Lyon, le 10 avril 1940[101].

Pour finir cette histoire de la famille Genet, revenons au dernier fils Gabriel Genet. Lui aussi, nous le suivons à travers les recensements et l'état civil de Montreuil. Il est toujours qualifié d'employé. Nous savons qu'en 1917, il est employé de la banque Guers, qu'au moment de son décès, il est qualifié d'employé de bourse. En 1921, il travaille pour la banque Rosenblith. Cette activité ne l'a pas enrichi, ni même permis de se créer un petit patrimoine, car il ne laisse aucun bien après son décès. Il a toujours habité Montreuil, d'abord dans la rue des Messiers, jusqu'au décès de son épouse Gabrielle Durozé le 14 décembre 1928, puis au 32, boulevard Chanzy où lui-même meurt le 23 avril 1932 à 61 ans. De ses 4 enfants, Odette, cuisinière, meurt le 6 janvier 1928 à l'âge de 25 ans, puis Suzanne, couturière, le 3 avril 1933 à l'hôpital Saint-Antoine (Paris 12e). C'est ainsi qu'en 1939, il ne reste plus que deux enfants survivants comme héritiers de Marie Françoise Genet : Maurice et Germaine. Celle-ci est toujours qualifiée de couturière. Elle travaille dans un atelier de confection appartenant à l'entreprise A. Poncet, 40 & 42, rue d'Avron, devenue les Établissements Poncet & Milon, puis Milon, Thélot & Cie, 42, rue d'Avron. Elle est morte à son domicile du 32, boulevard de Chanzy le 20 février 1960. Son frère, dernier enfant survivant, est aussi le seul qui s'est marié, en 1922, avec Berthe Doby, une corsetière. Habitant au 51, rue Kleber[102], toujours à Montreuil, ils n'ont pas eu d'enfants. Maurice Genet est photographe. Il a en particulier été employé dans les années 1930 par le photographe industriel Boldo[103]. Après le décès de sa femme le 10 décembre 1965, il est recueilli par la Maison de Nanterre, ancien dépôt de mendicité, qui était alors un hospice réservé aux vieillards indigents. Il y meurt le 13 mars 1968, dernier enfant survivant de Gabriel Genet et dernier descendant de François Genet, hormis bien entendu Jean Genet.

Conclusion

Au terme de ce travail, que je vois plus comme une esquisse d'histoire familiale, je constate qu'il y a encore beaucoup d'éléments à trouver. Le premier, et le plus important, est la vie de Camille Genet entre le décès de sa mère en 1904 et la naissance de Jean Genet en 1910. Cela permettrait d'éclairer sa situation personnelle en cette année 1910 où elle a rencontré le père de Jean Genet. Parmi les autres pistes à explorer, une histoire biographique plus complète de Martin Van Maele apporterait des informations intéressantes sur ce petit réseau de connaissances/amis dans le milieu artiste du Paris de la fin de siècle, auquel appartenaient au moins trois des enfants Genet. Une autre piste serait de situer plus précisément l'histoire sociale de la famille Genet, dans une histoire plus globale de la société paysanne de la région de Belley. Cela permettrait de répondre à la question : dans leur histoire familiale, qu'est ce qui est imputable à l'histoire collective de ces petites propriétaires cultivateurs (« la fin des terroirs ») et qu'est ce qui est imputable à leur propre destin personnel ?
Je suis conscient de la limite intrinsèque de ce travail. Après avoir soulevé un pan du voile sur la vie de la mère de Jean Genet, qu'est-ce que cela nous apporte réellement sur Jean Genet lui-même, sa personnalité, sa trajectoire personnelle ? Je laisse le soin à chacun de répondre, car cela présuppose d'attribuer ou non, selon ses convictions, une importance au poids de l'histoire familiale sur le destin de chacun, même pour un enfant qui a eu fort peu de contact avec sa mère, pour avoir été rapidement mis en nourrice, puis abandonné.

Je voudrais finir par quelques réflexions plus personnelles sur le sens que je donne à cette étude. Passionné par l'œuvre de Jean Genet, historien familial par hobby, la lecture de la dernière grande étude sur « Jean Genet avant Genet » m'a inspiré pour relever le défi d'en savoir plus et de passer cette barrière dans le temps qui paraissait infranchissable. Un peu de réflexion sur les pistes de recherche, une bonne connaissance des sources d'histoire familiale disponibles sur internet et dans les dépôts d'archives m'ont ensuite permis de trouver en moins d'une heure l'acte qui sera la clé qui ouvre la porte de l'oubli : le décès de François Genet à l'hôpital Beaujon ce jour de juillet 1892. Après, c'est beaucoup de travail, des heures à compulser les état-civils parisiens, lyonnais, etc., des déplacements aux Archives départementales, un voyage-pèlerinage à Virieu-le-Grand sur la trace de la famille Genet, c'est l'exploration de tous les autres documents qui permettent d'enrichir cette histoire familiale afin d'arriver à un récit dans lequel, au-delà des faits bruts,  un peu de matière et donc un peu de vie peuvent se glisser.

A titre personnel, cela a été aussi l'occasion d'une appropriation plus forte d'un auteur qui, par certaines de ses œuvres, a une importance plus particulière pour moi. Avant de rendre publiques mes découvertes, je me suis interrogé. Est-il légitime de mettre à découvert toute une histoire que l'intéressé lui-même a totalement ignorée ? Je pense que oui, mais je comprendrais que l'on juge cela comme une forme de viol de l'intimité d'un homme. Est-il opportun de briser cette image d'un homme presque sorti de nulle part en l'insérant dans une histoire familiale ? Est-ce que je ne casse pas une légende, presque un mythe, celle d'un écrivain fils de ses propres œuvres ? Je suis conscient que rattacher Jean Genet à l'histoire somme toute banale d'une famille de petits paysans de l'Ain qui tentent, comme beaucoup de leurs contemporains, de s'agréger à une petite bourgeoisie provinciale, pourrait faire se dissiper un enchantement qui donne une dimension supplémentaire à l'homme et écrivain Jean Genet. J'en suis d'autant plus conscient que, sans diminuer mon mérite, ouvrir la clef de cette histoire familiale ne demandait qu'un effort limité, comme s'il y avait un tabou qui pesait sur ses origines et empêchait d'autres chercheurs d'entreprendre de lever le voile. Je l'ai fait, je vous laisse juge.


[1] Jean Genet, matricule 192.102. Chronique des années 1910-1944., Albert Dichy et Pascal Fouché, Paris, Gallimard, 2010.
[2] Jean Genet, Edmund White, Paris, Gallimard, 1993, pp. 15-16.
[3] Sur le site de généalogie Geneanet, il existe plus de 3000 occurrences de François Genet.
[4] Dans cet article, toutes les informations d’état civil : dates de naissance, mariage, décès, lieux, personnes concernées et témoins sont extraites de l’état-civil des communes concernées, accessibles depuis Internet, en particulier pour l’Ain, Lyon, Paris et autres communes. Pour ne pas alourdir, nous ne donnerons pas systématiquement les références. Seules les dates issues d’autres sources seront référencées. Les abréviations ADA, ADE, ADF, ADO, ADR et ADSSD correspondent respectivement aux Archives départementales de l’Ain, de l’Essonne, du Finistère, de l’Oise, du Rhône et de Seine-Saint-Denis. AP correspond aux Archives de Paris.
[5] Une bonne synthèse sur Virieu-le-Grand est Virieu-le-Grand, Louis Trénard, 1985. Pour aller plus loin : Le canton de Virieu-le-Grand, géographie administrative, par J. Corcelle in Bulletin de la Société de Géographie de l’Ain, n°2, 1889 et les articles du Dictionnaire du département de l’Ain, de J. Pommerol et E. Philipon, 1907. Pour une évocation contemporaine de Virieu-le-Grand, on peut consulter : De Lyon à Seyssel. Guide historique et pittoresque du voyageur en chemin de fer. Promenade dans l’Ain, par un Dauphinois, [Emmanuel de Quinsonas], Lyon, 1858 et Les vallées du Bugey : excursions historiques, pittoresques et artistiques dans le Bugey, la Bresse, la Savoie & le pays de Gex, par le Baron Achille Raverat, Lyon, 1867. Enfin, pour une étude plus détaillée : Le Bas-Bugey, la Terre et les Hommes, par Gabrielle et Louis Trénard, Belley, 1951. A notre connaissance, il n’existe aucune monographie historique sur Cuzieu.
[6] Statistique générale de la France. Département de l’Ain, Joseph-Aurèle de Bossi, 1808, pp. 149-150.
[7] Raverat, 1867 : p. 247-249. Signalons que le Bas-Bugey est la région natale de Jean-Anthelme Brillat-Savarin (Belley 1755 – Paris 1826), un des plus illustres gastronomes français qui a publié sa Physiologie du goût en 1825, ouvrage nourri, si l’on ose dire, de ses expériences du pays natal.
[8] Journal du voleur, édition folio, pp. 48-49.
[9] Il est inhumé à Bons le 26 novembre 1752. Il est alors fermier des religieuses de Bons.
[10] Courrier de l’Ain, n° 94, 59e année, 14 juillet 1879, p. 2 : « Assises de l’Ain. Ouverture de la 2e session de l’année de la cour d’assises de l’Ain. »
[11] Anthelme Genet est mort à son domicile de Vollien le 28 août 1881.
[12] Pierrette Laperrière est morte accidentellement à La Rochette sur la commune de Chazey-Bons le 21 mars 1887. Un entrefilet dans le Courrier de l’Ain (n° 37, 26 mars 1887, p. 3) relate les circonstances : « Une pauvre femme, Annette X..., âgée de 84 ans et habitant Volliens, canton de Virieu-le-Grand, revenait de Bons où elle avait acheté quelques provisions.
Son fils qui l’avait quitté en route pour aller préparer la maison et faire le feu, fut bientôt inquiet. Il se remit en marche et retourna du côté de Bons. Ne l’ayant pas aperçu sur la grande route, il s’informa aussitôt. Des personnes qui passaient lui indiquèrent où ils avaient rencontré une femme dont le signalement correspondait à celui de sa mère.
Il suivit ce chemin, et, quelques instants après, il se trouva en présence du cadavre de sa mère. Celle-ci s’était égarée malheureusement et, ayant fait un faux pas, avait roulé dans un précipice.
La gendarmerie a fait une enquête et, d’après son rapport, tout idée de crime ou de suicide doit être écartée. » Malgré l’erreur sur le prénom et l’âge, il n’y a pas de doutes qu’il s’agisse d’elle.
[13] Sur ce sujet, on peut lire la très intéressante étude sur le « nourrissage » des enfants de la Charité de Lyon, dans Histoire du Valromey, d’Hélène et Paul Perceveaux, pp. 429-436 (Virieu-le-Grand est tout proche de cette petite région du Bas-Bugey). On y apprend que, mise en place au XVIIIe siècle, cette organisation a eu son maximum d’ampleur entre 1820 et 1840. La première année, une famille nourricière touchait une gratification de 72 francs, somme qui va ensuite en décroissant jusqu’à la douzième année.
[14] Vente par Jean Michaud, propriétaire, Vollien par acte devant Me Jurron, notaire, Virieu-le-Grand, 9 avril 1855 (n° 99) (ADA 3E20216)
[15] Les Saint-Pierre sont une famille notable de Virieu-le-Grand, issue de Robert Saint-Pierre (1748-1819), de Reims, installé à Virieu comme huissier avant la Révolution. En 1855, il existe deux branches, celle de Joseph, huissier, mort en 1854, représentée par son fils Marin, aussi huissier, et celle de Jean, boulanger, mort en 1855, représentée par Joseph, cultivateur. C’est dans une de ces familles qu’il a servi.
[16] La parcelle inclut un « grangeon ». Comme le dit le Baron Raverat : « On appelle grangeons de simples petites maisonnettes bâties à l’endroit le plus favorable de la vigne. Dans les plus grands, se trouvent pressoirs, cuves, tonneaux et tout l’attirail de l’exploitation. Dans les autres, le vigneron réunit sa famille et ses amis. […]
Tout Bugiste a son grangeon, de même que tout Marseillais a sa bastide ; […]. Dès qu’un ouvrier a amassé quelques économies, vite il achète un petit coin sur la colline, l’entoure d’un mur de pierres sèches, le défriche, y plante quelques ceps, se sert pour le fumer du crottin qu’il n’a pas honte de ramasser lui-même sur la grande route ; et voilà un homme heureux, et voilà aussi un grangeon de plus. A la possession d’un grangeon, se bornent les vœux et l’ambition d’un Bugiste ; avant de l’avoir, c’est son rêve de chaque instant. L’a-t-il enfin, c’est son bonheur, sa vie ; il lui consacre tous ses loisirs ; il y vient chaque jour. » op. cit., pp. 74-75.
[17] L’orthographe est fluctuante : Pillou, Pilloux, Pilloud. Le père de Philibert Pilloux, aussi prénommé Philibert, est un enfant de l’hôpital général de la Charité de Lyon, né en 1762, et placé en nourrice à Virieu-le-Grand. Il y a fait souche.
[18] Contrat de mariage devant Me Jurron, notaire, Virieu-le-Grand, 26 décembre 1857 (n° 207) (ADA 3E20218). Marie Louise Pilloux sait signer.
[19] Vente par Claudine Bal, épouse de Louis Marin Livet, propriétaire, cultivateur, Rossillon, par acte devant Me Jurron, notaire, Virieu-le-Grand, 4 février 1860 (n° 18) (ADA 3E20221).
[20] Transport de leurs droits successifs par Louise et Annette Bal, de Virieu-le-Grand, par acte devant Me Jurron, notaire, Virieu-le-Grand, 30 avril 1863 (n° 36) (ADA 3E20224).
[21] Le tronçon Ambérieu-Seyssel, de la ligne de chemin de fer Lyon-Genève, est inauguré le 7 mai 1857. Virieu-le-Grand est une gare importante, permettant de desservir ensuite le sud du département et Belley. La prolongation vers Genève entre en exploitation le 16 mars 1858. Cela met Virieu-le-Grand à 85 km de Lyon et 70 km de Genève. C’est un facteur important de prospérité pour le bourg. (Source : Histoire du Valromey, d’Hélène et Paul Perceveaux, pp. 449)
[22] Description en 1879 : « Une maison d’habitation, située à Virieu-le-Grand, quartier du Coter, bâtie en pierres et maçonnerie, ayant cave, magasin et arrière-magasin, au rez-de-chaussée et un étage au-dessus, avec toit à deux pentes, recouvert en tuiles plates.
La façade principale sur la route, par laquelle on pénètre dans la maison, a au rez-de-chaussée une ouverture pour la porte du magasin avec une enseigne sur le mur « Genet, épicier » et une fenêtre au premier étage, fermant avec volets peints en gris.
La façade sur rivière, au couchant, a une grande ouverture au rez-de-chaussée et une au premier étage. »
Cette description correspond aux images que l’on en a sur les cartes postales du début du XXe siècle. Seule l’enseigne a changé avec le nouveau propriétaire.
Les granges qui l’entourent seront aussi transformées, l’une en café et l’autre en une maison avec commerce (charcuterie).
[23] La première mention connue est le 15 décembre 1866. La maison a été construite vers 1865, car elle apparaît sous cette nouvelle dénomination fiscale dans le cadastre en 1867 (il y a toujours un décalage d’à peu-près deux ans).
[24] Un autre grand écrivain a eu des grands-parents épiciers. Louis Proust (1801-1855) et son épouse Virginie Torcheux (1808-1889), les grands-parents de Marcel Proust, ont tenu une épicerie de village à Illiers (Eure-et-Loir), première étape de l’ascension sociale de la famille.
[25] Cette prospérité se traduit dans l’évolution de la population. Partant d’un niveau de 800 personnes dans les années 1830-1840, la population croît régulièrement jusqu’à un maximum de 1 207 en 1901. La population amorce ensuite un lent déclin jusqu’à un palier bas de 845 en 1954. Depuis, la population a repris sa croissance.
[26] Jean Genet Peland (Virieu-le-Grand 7 novembre 1812 - Virieu-le-Grand 10 mai 1887) est le fils de François Genet et Marguerite Billet. Jeanne Vettard (Virieu-le-Grand 9 février 1813 - Virieu-le-Grand  14 novembre 1896) est la fille de Louis Vettard, cultivateur à Virieu-le-Grand et de Denise Manjot. Ils se marient à Virieu-le-Grand le 21 février 1843. Au moment de leur mariage, lui n’apporte que ses « linges et vêtements » et « les outils de sa profession » et elle apporte : « 1° une armoire ou garde-robe en bois noyer à deux portes, 2° une chaîne à col à deux rangs avec croix, le tout en or, 3° une somme de 450 frcs en argent comptant. » (Contrat de mariage Me Jurron, notaire, Virieu-le-Grand, 30 janvier 1843 – ADA 3E20076)
[27] Contrat de mariage devant Me Brochard, notaire, Virieu-le-Grand, 11 mai 1867 (n° 58) (ADA 3E20227).
[28] Il n’existe pas d’étude historique sur l’industrie de la chaux à Virieu-le-Grand. Les deux sources sont les ouvrages cités plus hauts sur l’histoire de Virieu-le-Grand et une étude très complète de Raoul Blanchard : L’industrie des chaux et ciments dans le Sud-Est de la France. in: Revue de géographie alpine. 1928, Tome 16, n°2. pp. 255-376.
[29] Les deux associés sont Louis Jurron et Philippe Delastre. Louis Jurron (Virieu-le-Grand 28 mars 1850 - Virieu-le-Grand 28 décembre 1909) est le fils d’Eugène Jurron, géomètre forestier puis notaire à Virieu, qui a initié la fabrication de la chaux dans la commune en 1864. Il est aussi le neveu d’un autre notaire Joseph Antoine Jurron. Philippe Delastre (Neuville-sur-Saône 18 janvier 1847 – après 1914) est le beau-frère de Louis Jurron, par son mariage avec Clotilde Jurron, mais aussi son cousin-germain. Son père, Hercule Delastre, est le pionnier de la fabrication de la chaux à Virieu dès 1855. Son grand-père, Joseph Delastre, a aussi été notaire à Virieu. Pour finir, leur beau-frère commun, Albert Lourdel, époux de Lucile Jurron, prendra la suite de l’activité. La prospérité des familles Jurron et Delastre au début du XIXe siècle trouve sa source dans la double activité du négoce en région lyonnaise et du notariat à Virieu. C’est un bel exemple de stratégie familiale, avec la stratégie matrimoniale associée, à mettre en regard de la situation de François Genet.
[30] Outres les différents actes notariés, la source la plus complète est le dossier de faillite, constitué au tribunal de Belley et consultable dans le fonds judiciaire des Archives départementales de l’Ain : « Faillite de François Genet, marchand épicier et fabricant de chaux, Virieu-le-Grand », n° 179 (ADA 3U1166).
[31] Acte de vente devant Me Henry Guyon, notaire, Virieu-le-Grand, 27 janvier 1877 (n° 21) (ADA 3E20325). Vente par Jeanne Gouge, assistée et autorisée de M. Antoine Manjot, propriétaire, Virieu-le-Grand à François Genet, propriétaire et épicier, Virieu-le-Grand d’une parcelle de pré à Virieu-le-Grand, à prendre au midi de plus grande pièce, au Cuchon, 6 ares 64 centiares pour le prix de 863,20 francs, dont 50 sont payés comptant et le reste selon un échéancier sur un an.
[32] Vente par Jean Surgère et Mme Adèle Guillermet, son épouse, tous les deux propriétaires, Virieu-le-Grand par acte devant Me Henry Guyon, notaire, Virieu-le-Grand, 6 août 1877 (n° 177) (ADA 3E20325).
[33] Hasard du calendrier ou volonté de compenser le préjudice subi par Claude Genet, leur mère Pierrette Laperrière fait justement son testament le 30 août 1877 devant Me Convers, notaire, Seyssel, (n° 11325) (ADA 3E14089) dans lequel elle favorise nettement Claude en lui donnant le quart de tous ses biens, en plus de la part qui lui revient, avec faculté de prendre les biens de son choix (après le décès de Pierrette Laperrière, le partage a lieu devant Me Nicod, notaire, Virieu-le-Grand, 9 mai 1887 (n° 62) (ADA3E20343))
[34] C’est la situation en septembre 1878, au moment de la cessation de l’activité. Nous n’avons pas le détail durant toute la durée de l’exploitation.
[35] Un concordat est un accord passé entre le débiteur et ses créanciers au terme duquel les créanciers accordent des délais de paiements ou des remises de dettes à leur débiteur afin d’éviter la cessation des paiements ou l’ouverture d’une procédure collective.
[36] Estimation sur la base du nombre d’ouvriers présents en septembre 1878 et d’une durée d’activité de 9 mois, de décembre 1877 à août 1878.
[37] Descendant d’une ancienne famille du Bas-Bugey, Léon Anthelme Juvanon du Vachat (Arandas (Ain) 19 février 1832 – Lyon 1er 11 novembre 1910) est un petit-neveu du socialiste utopiste Charles Fourier, par sa grand-mère maternelle Sophie Fourier (1771-1843), épouse de Philibert Parrat-Brillat. Charles Fourier a passé 5 ans de sa vie dans le Bugey, auprès de ses nièces Rubat et de sa sœur, entre 1816 et 1821, soit à Talissieu, soit à Belley. C’est durant cette période qu’il compose son Traité de l’association domestique-agricole. Il en a rapporté un vision très sombre de la « vertueuse campagne » où il a vécu : « J’ai vu dans un hameau de 40 feux où j’étais allé habiter pour travailler à ce livre, j’ai vu, dis-je, dans ce prétendu asile de l’innocence champêtre, des orgies secrètes aussi bien organisées que dans une grande ville, des demoiselles de vingt ans plus exercées, plus rouées que ne pouvaient l’être à quarante ans Laïs et Phryné ; des paysannes habituées à voir déflorer leurs filles à l’âge de dix ans, des pères et mères bien informés de tout ce manège et y donnant les mains aussi froidement que les mères de Otahiti se prêtaient à la prostitution de leurs filles. Tout ce dévergondage était bien fardé de bégueulerie, de communions et de sacrilèges. Voilà ce qu’on peut voir partout comme je l’ai vu dans ce hameau. » Il rapporte aussi : « J’allais demeurer dans une vertueuse campagne, asile de l’innocence, et j’y appris par gens très dignes de foi qu’il n’y avait pas une jolie paysanne qui fût vierge à dix ans partout depuis que les militaires en retraite abondent dans les campagnes. » Talissieu se trouve à moins de 10 km au nord-est de Virieu-le-Grand. (Source : Fourier, Jonathan Beecher, 1993, chapitre VII : « Les vertueuses campagnes », pp. 161-178).
[38] Entre le 2 novembre 1878, annonce de la faillite de François Genet, et le 8 juillet 1879, ce sont 11 annonces légales qui sont publiées en dernière page du journal. La collection numérisée est consultable sur le site des Archives départementales de l’Ain.
[39] Annonce publiée dans le Courrier de l’Ain, n° 44, 20 mars 1879, p. 4.
[40] Emancipation le 30 juillet 1878 devant Joseph Vachon, juge de paix de Virieu-le-Grand (Justice de paix de Virieu-le-Grand, 1878-1880 (ADA 4U4059), acte n° 101, 30 juillet 1878). Philibert a 19 ans et Marie Françoise 17 ans. Cette émancipation précède la faillite de quelques mois. Est-ce que leur père, pressentant les difficultés à venir, a voulu leur donner leur liberté, pour ne pas les entraîner dans sa chute, en préservant leurs droits sur la part de son patrimoine issu de la communauté avec sa première épouse, leur mère ? Elle a aussi lieu deux semaines après le décès de leur grand-père, dont ils sont les seuls héritiers.
[41] Vente par licitation le 7 août 1879 selon jugement du tribunal de Belley du 9 mai 1879.
[42] Les autres lots sont achetés par ses anciens vendeurs Antoine Manjot et Jean Surgère. La terre que Jean Surgère lui avait vendue 3 000 francs, est rachetée par celui-ci 500 francs alors qu’elle est désormais exploitée comme carrière. De même, Antoine Manjot rachète la parcelle pour le prix auquel il la lui a vendue, mais elle porte désormais deux fours à chaux. La faillite de François Genet n’a pas fait que des perdants ! Les fours à chaux seront démolis vers 1887. La carrière a continué à être exploitée. L’emplacement en est encore visible, envahi par la végétation et les détritus (elle sert visiblement de décharge sauvage !).
[43] Vente devant Me Ecochard, notaire, Belley, 17 septembre 1879 (n° 616) (ADA3E8659). Antoine Gojoz exploite l’épicerie jusqu’à son décès en 1899. C’est sa fille unique Louise Gojoz, épouse Louis Clerc, cultivateur, qui prend la suite.
[44] Pour être complet, dans le dossier militaire de Philibert Genet (classe 1879), il est indiqué une adresse pour son père qui, malgré une difficulté de lecture, semble être le 116, rue Sainte-Elisabeth à Lyon. Comme il doit s’agir de son domicile au moment des 20 ans de Philibert, soit en 1879, on peut penser qu’il s’agit du tout premier domicile de la famille à Lyon. L’immeuble appartenait à un pâté de maisons situé à l’emplacement de la place des Martyrs de la Résistance.
[45] Labaume. Guide indicateur de la ville de Lyon et du département du Rhône. 21e année. 1881. Il apparaît deux fois. Dans la section Rue de Lyon avec tenants et aboutissants, il est répertorié au 255, rue Sainte-Elisabeth (p. 322) : « Genet, buvette », avec « Robert, épic. » et « Vallat, taill. de limes ». Il apparaît ensuite dans la Nomenclature alphabétique des principaux habitants de la ville de Lyon (p. 541) : « Genet, buvette, Ste-Elisabeth, 255 ». C’est grâce à cet Indicateur que l’on sait que les numéros 255 de la rue Sainte-Elisabeth (Garibaldi) et 111 du cours des Brosses (Gambetta) correspondent à un même immeuble à l’angle de ces deux voies. Le quartier a été profondément urbanisé depuis cette date et les numérotations des rues sont différentes.
[46] L’immeuble existe toujours à la même adresse dans le 6e arrondissement de Lyon.
[47] La famille est recensée deux fois à Lyon. En 1881, au 255, rue Sainte-Elisabeth : François Genet, 51 ans, débitant, chef de famille, Clotilde Genet, 36 ans, mère, et les 3 enfants : Gabriel Genet, 11 ans, Léontine Genet, 4 ans et Françoise Genet, 20 ans. En 1886, au 42, rue Ney : François Genet, 55 ans, manœuvre, chef de famille, Clotilde Genet, 40 ans, couturière, femme, Gabriel Genet, 16 ans, serrurier, fils et Léontine Genet, 9 ans, sans profession, fille. (Recensement en ligne sur le site des Archives départementales du Rhône).
[48] Donation-partage devant Me Nicod, notaire, Virieu-le-Grand, 23 mars 1887 (n° 37) (ADA 3E2343). La maison familiale échoit à Claude Genet, le fils, aussi charpentier, qui assure ainsi la continuité de la famille à Virieu-le-Grand. Pour ce partage, François Genet est présent à Virieu avec son épouse Clotilde Genet. Ce partage a lieu le lendemain du jour où l’on a retrouvé le cadavre accidenté de la mère de François Genet.
[49] Vente à Hippolyte Verchère, propriétaire, Virieu-le-Grand, devant Me Nicod, notaire, Virieu-le-Grand, 24 mars 1887 (n° 38) (ADA 3E2343).
[50] Partage devant Me Nicod, notaire, Virieu-le-Grand, 9 mai 1887 (n° 62) (ADA 3E20343). Pour ce partage, il a donné une procuration. La plus grande partie des biens échoit à Claude Genet, en accord avec le testament de sa mère.
[51] Vente devant Me Nicod, notaire, Virieu-le-Grand, 24 janvier 1888 (n° 7) (ADA 3E20345). Pour signer cet acte, François Genet a fait le déplacement à Virieu-le-Grand, dernière présence attestée dans son pays natal.
[52] Registre de matricules Lyon Bureau Central : matricule 1041 (1RP803). Cette fiche de matricule donne ensuite des informations précieuses sur les différentes adresses de Philibert Genet, jusqu’à sa libération définitive du service militaire en 1905 (consultable sur le site des ADR).
[53] Il y a une incertitude sur le prénom d’usage. La première signature connue de Marie Françoise Genet ne fait apparaître que Françoise (décembre 1880). C’est aussi le seul prénom utilisé dans le recensement de 1881 ou dans la mutation après décès de sa grand-mère (1876), comme si Françoise était le prénom de la première partie de sa vie jusqu’à son départ pour Paris. Lors de son mariage, elle signe M. F., ainsi que dans plusieurs actes de cette époque. Ensuite, dans le recensement de 1906, elle est prénommée Marie Alice, puis dans les recensements de 1911 à 1936, le prénom est toujours Marie, comme dans sa signature sur un acte de 1904. J’ai donc retenu ce prénom comme prénom d’usage. Nous verrons plus loin qu’elle a peut-être adopté le prénom d’Alice seul à un moment donné.
[54] Quittance à Antoine César Gojoz, maître bottier, Virieu-le-Grand devant Me Charrousset, notaire, Belley, 31/12/1880 (n° 330) (ADA 3E 08461). Jules Philibert Genet est alors soldat au 6e régiment d’artillerie, en garnison à Valence et Marie Françoise Genet, demoiselle de magasin, à Lyon, 111, cours des Brosses.
[55] Comme on le voit, la faillite de François Genet a tout de même préservé les intérêts des deux enfants du premier lit. Les enfants du deuxième mariage n’ont pas eu cette chance.
[56] Françoise Ducros meurt à Virieu-le-Grand 13 novembre 1876 à l’âge de 79 ans, suivie par son mari Philibert Pilloux, charron à Virieu-le-Grand, le 19 juillet 1878 à l’âge de 82 ans. Le dimanche 6 mai 1883, l’entier contenu de la maison de leurs grands-parents est vendu aux enchères (Me Nicod, notaire, Virieu-le-Grand, 6 mai 1883 (n° 59) (ADA 3E20336)) pour la somme totale de 269 francs, puis le 24 juin 1883, ils vendent deux parcelles pour le prix de 1 200 francs. (Me Nicod, notaire, Virieu-le-Grand, 24/6/1883 (n° 76) (ADA 3E20336)). Ils ne conservent que la maison des grands-parents.
[57] Anne Marie Pourrat, née à Saint-Jean-Soleymieux (Loire) le 22 mai 1858, fille de Mathieu Pourrat, sabotier à Saint-Bonnet-le-Château (Loire) et d’Anne Marie Chabany.
[58] Sans lien aucun, mais on peut signaler que c’est dans ce même immeuble qu’est née la chanteuse Barbara en 1930.
[59] Nous l’avons identifié comme étant Charles Emile Gosse de Serlay, né à Gy (Haute-Saône) le 14 octobre 1857, fils d’Oscar Gosse de Serlay, ancien notaire et propriétaire, d’une famille de l’Artois, parmi laquelle on trouve un conseiller du Roi, trésorier des États d’Artois, échevin de la ville de Saint-Omer. On perd sa trace après 1892. Il est alors commis auxiliaire temporaire à la mairie du 11e. Nous ne sommes pas les seuls à avoir perdu sa trace car une annonce dans Le Petit Parisien, du 4 mai 1909 (n° 11875) lance un avis de recherche pour le retrouver, afin de procéder à la liquidation de la succession de sa mère.
[60] Pierre François Debrabant (Saulieu 5 avril 1838 - Hôpital Tenon (Paris 20e) 15 mars 1894), a débuté à Paris comme épicier, avant de s’établir marchand de couleurs, d’abord au 83, avenue de Clichy (1883), puis au 40, rue de Belleville (1887, 1894). Il est issu d’un milieu de propriétaires et négociants.
[61] Notice dans Les mœurs et la caricature en France, de John Grand-Carteret, 1888 (p. 642) : « Frondat (Napoléon-Charles-Louis de). Né à Paris en février 1846. Employé dans une des mairies de Paris, de Frondat n’apparaît qu’au moment de la guerre de 1870. Le nombre des pièces publiées par lui, – tant feuilles détachées que suites – est considérable. A fondé la Puce en colère, et a collaboré depuis au Sifflet, à la Nouvelle Lune, au Grelot, sous divers pseudonymes. » On peut consulter : La caricature politique en France pendant la guerre, le siège de Paris et la Commune (1870-1871), Jean Berleux [Maurice Quentin-Bauchart], 1890. Dans l’avant-propos (p. XI), il le présente : « Frondas, dont la production fut énorme, n[‘est] pas sans mérite mais verse[nt] trop souvent dans la quasi obscénité. » Il répertorie les dessins dont certains sont signés FC et Juvénal (pp. 63-71) et les recueils : Marrons sculptés, Paris garde nationale, Paris incendié et La Puce en colère, de 4 numéros (voir liste récapitulative p. 195).
[62] Maurice Martin et Marie Françoise Genet semblent avoir vécu ensemble avant de se marier. Au moment du mariage, ils ont la même adresse au 3, rue de Galilée. Auparavant, ils ont une adresse commune au 15, rue de Passy. Philibert Genet et Anne Marie Pourrat étaient dans la même situation aux trois adresses qu’on leur connaît avant leur mariage : 63, rue Pouchet (1883), 6, rue Brochant et 121, rue des Dames, lorsqu’ils se marient en 1887.
[63] Emile Léon Quentin Brin (Paris (17e) 2 juin 1863 - Paris (17e) 31 juillet 1950), est un peintre connu sous le nom de Quentin-Brin. Artiste prolifique, il est l’auteur de très nombreux nus féminins à l’érotisme un peu vaporeux. Il semble avoir fait de la femme son sujet de prédilection. Il expose pour la première fois en 1888 au Salon des Artistes français, puis au Salon des indépendants et au Salon d’Automne. Il expose régulièrement à la Société nationale des Beaux-Arts et au Salon d’Hiver jusqu’à son décès. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur le 15 juillet 1949. Son dossier, consultable sur la base Leonore, fournit de nombreux renseignements sur sa carrière.
Pour l’anecdote, son père Arthur, avec son frère jumeau Quentin, ont été condamnés en 1866 pour « délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, en vendant et distribuant des photographies obscènes. ».
[64] Auguste Jules Alphonse Jouant, né à Paris le 19 juin 1863, est un sculpteur français. Notice Wikipédia : « Jules Jouant est un sculpteur français qui produisit essentiellement des œuvres de style art nouveau. Il a travaillé avec Auguste Rodin. Il fit de remarquables bustes de Richard Wagner, Frédéric Chopin et Ludwig van Beethoven, et de nombreuses statues. Il a également produit de petits objets, comme des vide-poches, des coupe-papier, des clochettes de table, mais également des vases, urnes, lampes, et plafonniers typiques du style art nouveau, avec ses formes végétales. » Lors de son mariage à Paris (16e) le 20 octobre 1896, ses témoins sont Maurice Martin et un autre sculpteur, Auguste Ledru.
[65] Explication des ouvrages de peinture et dessins, sculpture, architecture et gravure des artistes vivants exposés au Palais des Champs-Elysées. Le 1er mai 1888, 1888, p. 270.
[66] Daniel Urrabieta Ortiz y Vierge dit Daniel Vierge (Madrid 5 mars 1851 - Boulogne-sur-Seine 10 mai 1904) est un illustrateur, peintre, dessinateur et aquarelliste d’origine espagnol. En 1870, à l’invitation de Charles Yriarte, il travaille pour Le Monde illustré, dont il devient avec Edmond Morin l’un des illustrateurs vedettes. En 1874 il s’oriente vers l’illustration de livres : Victor Hugo, Chateaubriand, Jules Michelet, Francisco de Quevedo y Villegas, etc. (Source : Wikipédia et Daniel Vierge, sa vie, son œuvre, par Jules Adolphe de Marthold, 1906). Belcroix n’a pas été identifié.
[67] Le prénom Alice est peut-être celui qu’elle s’est choisie en vivant à Paris. On le voit mentionner une fois dans le recensement de Varennes Jarcy en 1906 sous la forme Marie Alice. Autre présomption, ses deux nièces, filles de son frère Philibert, ont porté le prénom d’Alice. Comme on l’a vu, le prénom usuel a ensuite été Marie. Autre indice, on sait qu’avant son mariage officiel en février 1889, elle était domiciliée au 15, rue de Passy, comme Maurice Martin. Enfin, elle souhaite peut-être se qualifier de Mme Martin car elle doit alors vivre maritalement avec Maurice Martin et projette de se marier, son père lui ayant déjà donné son autorisation depuis mars de cette année-là. Ils devront attendre quelques mois l’autorisation des parents de Maurice pour officialiser. Martin de Voos serait le pseudonyme qu’elle a choisi pour se différencier de son mari. Il fait probablement référence au peintre maniériste flamand Martin de Voos, généralement orthographié Marten (ou Maarten) de Vos, né à Anvers vers 1532, mort en 1603.
[68] Les fêtes d’Heidelberg. – La grande tonne de 284,000 bouteilles dans les caves du château. (Composition et dessin de Mme De Voos), dans Le Monde illustré, n° 1533, 14 août 1886 ou La semaine sainte à Rome. – Le grand pénitencier à Saint-Jean de Latran. (Dessin de Mme de Voos) dans Le Monde illustré, n° 1879, 1er avril 1893. On trouve aussi des livres illustrés : Au pays des farfadets, par S. de Cantelou, Paris, 1891, illustré de 40 dessins par Martin de Voos, Mondaine, par Hector Malot, Paris, 1891, etc.
En 1907, paraissait à Paris et Londres La trilogie érotique de Paul Verlaine (Amies, Femmes, Hombres) avec « quinze compositions originales dessinées et gravées à l’eau-forte par Van Troizem ». En général, on attribue le pseudonyme de Van Troizem au seul Martin Van Maele. Il faut peut-être entendre « Trois M », comme Maurice Martin Van Maele. Peut-on aussi l’entendre comme Maurice et Marie Martin ? S’agirait-il d’un pseudonyme pour un travail à 4 mains ? Il serait étrange de penser que la propre tante de Jean Genet a illustré les Œuvres libres de Verlaine, dont le célèbre Hombres.
[69] Vente à Joseph Michaud, cultivateur, Virieu-le-Grand pour 1 000 F devant Me Nicod, notaire, Virieu-le-Grand, 12 mars 1889 (n° 38) (ADA 3E20346)
[70] Registre de matricules 6e bureau de Paris (AP D4R1 639) : matricule 3671. Sa description : Cheveux et sourcils : châtains, yeux : châtains, front : large, nez : ordinaire, bouche : moyenne, menton : rond, visage : ovale, taille : 1 m. 66, marques particulières : néant. Signalons au passage que Maurice Martin a été exempté de service militaire pour « faiblesse générale » (Liste du tirage au sort, Paris 16e : AP D1R1 448)
[71] Archives de l’APHP, registre des entrées 1892 (1 Q 2/133) et registre des décès Beaujon (Paris) 3Q2/63.
[72] Les calepins du cadastre de Paris sont une source précieuse sur les différents immeubles habités par la famille Genet. Calepin Rue Jacob, 1876 (AP D1P4 559). Les Martin loue un appartement « Par l’escalier à droite dans la cour : 2e étage, palier à droite. N° 12 : Salle à manger : 1 fenêtre ; Cuisine : 1 fenêtre ; Pièce à feu : 2 fenêtres ; Pièce sans feu : 1 fenêtre ; Cabinet : 1 fenêtre » à partir de 1891 pour un loyer annuel de 620 francs, puis en 1897 pour 520 francs. Un autre locataire occupe l’appartement en 1898.
[73] Fernand Durozé (Paris 20e 16 janvier 1876 – Bazarnes (Yonne) 28 septembre 1961). Après son baccalauréat obtenu au lycée Arago de Paris, il entre à 17 ans à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris. Elève du peintre Gérôme, il commence avec un style classique, mais évolue peu à peu avec les changements du XIXe siècle : impressionnisme, pointillisme et expressionnisme. En 1905, Durozé présente son travail pour la première fois au Salon des Beaux-Arts de Paris. A la fin de sa vie, Durozé se retire volontairement des cercles artistiques parisiens, de ses amis, et détruit même certaines de ses œuvres.
[74] Indicateur lyonnais Henry, annuaire commercial, administratif et judiciaire de la ville de Lyon et du département du Rhône, 1898, p. 1814. On le retrouve avec cette activité dans l’Indicateur de 1910, dans les recensements de 1906 au 1, du quai de la Vitriolerie et de 1911 rue des Girondins.
[75] La maison et les entrepôts existent toujours à cette adresse. Ils ont été répertoriés dans le cadre de l’Inventaire général du patrimoine culturel par la Région Rhône-Alpes. La fiche est consultable sur ce site : http://www.patrimoine.rhonealpes.fr/
[76] A l’occasion de l’Exposition universelle de Paris en 1900, le ministère de l’Instruction publique demande à chaque directeur d’école de rédiger une monographie sur sa commune afin de dresser un tableau de l’état de l’enseignement primaire. Celle de Varennes, datée du 25 septembre 1899 et signée de l’instituteur, est numérisée sur le site des ADE : « Aujourd’hui Varennes possède de belles propriétés qui servent de villégiature à de riches industriels parisiens. Chaque année de nouvelles villas s’élèvent sur le coteau dominant la vallée de l’Yères et d’où la vue s’étend au loin vers le plateau de la Brie. » (p. 30)
[77] Henri Pagat (Paris 11 janvier 1856 – Paris 13 octobre 1919) est un écrivain qui « a publié plusieurs romans d’observation gaie et de satire politique » dont le plus connu est Le Baron Pangorju, 1884. Il possédait une maison de villégiature route de Mandres, proche du domicile de Maurice Martin. C’est ainsi qu’il est témoin au décès de la grand-mère de celui-ci, Elise Eléonore Leygonie, veuve Pierre Martin, survenu à Varennes-Jarcy le 8 novembre 1906, à l’âge de 94 ans.
[78] Oscar Roty (Paris 11 juin 1846 - Paris 23 mars 1911) est un graveur français, surtout connu pour La Semeuse, utilisée sur les pièces de monnaie et les timbres postaux. Il possédait une propriété à Varennes-Jarcy.
[79] Louis Morin (Paris 5 août 1855 - Migennes (Yonne) 2 juin 1938) est un peintre, graveur, illustrateur et publiciste, fondateur de la Société des dessinateurs humoristes et membre du Club des Hydropathes (source BNF). Il habitait Varennes-Jarcy, rue de Vaux-la-Seine (première mention dans le recensement de 1906, comme Maurice Martin). Son ouvrage Les Dimanches parisiens. Notes d’un décadent (1898) illustre bien la vie de ces Parisiens à la campagne. Il était suffisamment lié à Maurice Martin pour que celui-ci lui dédie une des planches de La Grande Danse Macabre des Vifs, publiée en 4 livraisons (« dixains ») vers 1905.
[80] Répertoire Me Auguste Fabre, notaire, Brunoy (en ligne sur le site des ADE). N° 221, 9 mai 1902 : Vente par la Vve Louis François Guillaume, née Maria Augustine Seguin de Combs-la-Ville à Maurice François Alfred Martin, Paris, 5, rue Suger, de 21 a. 10 ca. d’un bois à Varennes, lieu-dit La Citadelle, moyennant 2 000 francs dont 1 000 francs comptant.
[81] Vente des 8 mai et 4 juin 1904 devant Me Fabre, notaire, Brunoy, mai-juin 1904 (ADE 2E82/358) par Louis Oscar Roty, artiste graveur, commandeur de la Légion d’Honneur pour le prix de 100 francs. Bail du 4 juin 1904 devant Me Fabre, notaire, Brunoy, mai-juin 1904 (ADE 2E82/358) d’Albert Emile Dauvergne, cultivateur, Combs-la-Ville (Seine-et-Marne) à Maurice François Alfred Martin, dessinateur et Mme Marie Françoise Genet, son épouse. Bail de 3, 6 ou 9 ans qui commence à courir le 1er juillet 1904, pour une maison située à Varennes, route allant à Périgny, comprenant : Grand bâtiment d’habitation élevé sur caves, d’un rez-de-chaussée divisé en 2 cuisines, 2 salles à manger, 2 salons et couloirs, d’un premier étage divisé en 5 chambres et un cabinet de toilette et d’un grenier au-dessus. Fournil, grange et poulailler à côté. Grande cour devant, jardin planté d’arbres fruitiers derrière, dans lequel puits avec pompe. Loyer annuel de 525 francs, payable par semestre, termes échus, les premiers janvier et juillet de chaque année.
[82] Bureau de Virieu-le-Grand, Actes sous Seing Privé (AD) : deux actes enregistrés le 19 octobre 1898 sous les numéros 184 et 185, de la Veuve François Genet, 1, rue Rousselet, Paris à Philibert Pantin, propriétaire, Virieu-le-Grand.
[83] Calepin Rue Oudinot, 1876 (AP D1P4/831). Les loyers de ces 11 logements vont de 80 à 160 F. Le bâtiment a disparu, remplacé par un immeuble début de siècle.
[84] La robe blanche, in Contes simples, par François Coppée, 1894. Le conte mériterait d’être cité en entier, tant il donne une image attachante et bienveillante du petit peuple parisien.
[85] A la différence de l'hôpital Beaujon qui dépendait de l'Assistance publique, l'hôpital Notre-Dame de Bon-Secours, situé au 66 rue des Plantes, Paris 14e est une institution privée desservie par les religieuses hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Paris, de l'ordre de Saint-Augustin, qui comprend 120 lits, répartis dans 6 salles communes et 18 chambres particulières. L'admission est gratuite pour les indigents. Pour les autres, le prix journalier est de 3 francs en salle et de 6 francs en chambre particulière. En 1900, le  comité de dames patronnesses, qui s'occupe de réunir les ressources nécessaires pour l'entretien de l'hôpital et de l'asile de Notre-Dame de Bon-Secours, est présidé par Mme la marquise de Gontaut-Saint-Blancard et Mme la Baronne Cochin (source : Manuel des œuvres. Institutions religieuses et charitables de Paris et principaux établissements des départements pouvant recevoir des orphelins, des indigents et des malades de Paris, Paris, 1900, pp. 328-329).
[86] Toutes ces informations sont extraites de Jean Genet, matricule 192.102. Chronique des années 1910-1944., Albert Dichy et Pascal Fouché, Paris, Gallimard, 2010, en particulier le premier chapitre : Camille Genet.
[87] Rappelons que Camille Genet n’a jamais cohabité avec les enfants du premier lit, Philibert et Marie Françoise, qui ont respectivement 29 et 27 ans de plus qu’elle. Quant à Gabriel, de 18 ans son aîné, il s’est engagé lorsqu’elle avait un an et demi. Dans ses jeunes années, elle a pu les connaître lorsque ses parents ont vécu chez Maurice Martin et Marie Françoise Genet, puis quand Gabriel Genet a vécu avec sa mère et elle. Mais, à notre connaissance, à partir de 1896, soit à l’âge de 8 ans, elle n’a plus vécu avec ses frères et sœurs.
[88] Recensement Lyon, 1911, 4/6 rue des Girondins : Jules (sic) Genet, né 1859 Virieu-le-Grand, père, F Carton, patron ; Alice Genet, née 1888 Paris, mère (sic), sans profession. C’est la première fois qu’ils sont recensés à cette adresse. (site ADR)
[89] Recensement Varennes Jarcy 1911, Grande Rue ; maison 27 : Maurice Martin, né Boulogne-sur-Seine 1863, imagier, patron ; Marie Martin, née Virieu-le-Grand (Ain) 1863 (sic), épouse, sans profession. (site ADE) En 1906, la mère et la grand-mère paternelle de Maurice Martin vivent avec le couple à Varennes. La mère est ensuite accueillie dans une maison de retraite payante, située à Vineuil, près de Chantilly (Oise), ouverte vers 1910 par l’administration de l’Assistance publique de Paris, réservée aux femmes seules, valides, âgées d’au moins cinquante ans, habitant le département de la Seine (La revue philanthropique, tome XXVI, 13e année, novembre 1909-avril 1910, p. 502). Elle y est aussi recensée en 1911. (site ADO)
[90] Recensement Montreuil 1911, 43, rue des Messiers : Gabriel Genet, né Virieu-le-Grand (Ain) 1870, employé, patron : divers ; Gabrielle Genet, née Paris 1874, femme, sans profession ; Maurice Genet, né Montreuil 1897, fils, sans profession ; Germaine Genet, née Montreuil 1898, fille, sans profession ; Suzanne Genet, née Montreuil 1901, fille, sans profession ; Odette Genet, née Montreuil 1903, fille, sans profession. (site ADSSD)
[91] Jean Louis Genet est mort à Grenoble, 1, rue Mayen, le 6 septembre 1904. En 1911, nous savons que sa fille Elisa Genet, épouse Claudius Poiroud, employé des contributions directes, et donc cousine germaine de Camille, habite Marseille, rue Cherchell. Nous avons perdu la trace des deux autres fils connus de Jean Louis Genet.
[92] Recensement 1911 Saint-Pierre Quilbignon, Stiff : Léontine Gestin, née Oron-le-Château 1862, propriétaire [elle est veuve de Jean Gestin depuis 1902] ; Robert Gestin, né Saint-Pierre 1899, enfant ; Jeanne Gestin, née Saint-Pierre 1900, enfant ; Louise Genet, née Issoudun 1836, mère, sans profession ; Adrienne Genet, née Châteaudun 1864, sœur, sans profession ; Louise Méars, née Saint-Pierre 1884, domestique. (site ADF)
[93] En 1882, l’huissier Piégay de Virieu-le-Grand cherche Claude Genet, dans le cadre de la faillite de son frère François. Il écrit le 11 septembre 1882 : « J’ai écrit à [François] Genet à Lyon qui m’a écrit que l’adresse de son frère lui était inconnue. Je me suis adressé à l’oncle et à la mère de ce Genet à Volliens qui ont égaré l’adresse et n’ont pu me la donner. Il doit être, disent-ils, appareilleur sur une ligne de chemin de fer en construction dans le nord, mais où ? Ils ne peuvent fournir aucune indication. » Les relations étaient pour le moins distendues…
[94] Recensement Virieu-le-Grand 1911, La Petite Charrière : Claude Genet, né Virieu-le-Grand 1844, charpentier ; Euphrasie Orset, née Chazey-Bons 1859, femme, cultivatrice ; Maria Genet, née Virieu-le-Grand 1882, fille, sans profession. (site ADA)
[95] Recensement Lyon 1921, 4, rue des Girondins : Jules Philibert Genet, né 1859 Virieu-le-Grand, père, Fabricant de fusibles électriques, patron : Ph. Genet ; Alice Marguerite Genet, née 1888 Paris, fille, sans profession. (site ADR)
[96] Déclaration de mutation par décès, 8 février 1927, n° 75, bureau de Yerres (ADE 3Q13/76) : « La communauté ne comprend que : Mobilier assuré contre les risques de l’incendie […] pour un capital de 53 000 francs. » Comme la mère de Maurice Martin, Virginie Van Maele, était héritière pour un quart de ces meubles, Marie Genet se met d’accord avec elle et garde la totalité des meubles contre une rente annuelle de 200 francs. (Actes sous Seing Privé, bureau de Yerres, 4e trimestre 1926, ADE 3Q13/4. Enregistrement du 26/10/1926). Notons que le couple Martin-Genet est encore recensé à Varennes-Jarcy en 1926. Pour la première fois, il est appelé Maurice Martin, dit Van Maele, artiste-peintre. Virginie Van Maele est décédée à la maison de retraite de Vineuil-Saint-Firmin (Oise) le 15 avril 1927 à l’âge de 86 ans.
[97] Dépôt de testament olographe, 2 octobre 1931, Minutes Me Théodore Ravier, Lyon, Octobre-décembre 1931 (ADR 3E37701). Le testament olographe est daté de Lyon, 30 mars 1910 et signé Alice Genet. Ce testament a été rédigé quelques jours après le décès de sa mère.
[98] Dépôt de testament olographe, 16 mai 1935. Minutes Me Théodore Ravier, Lyon, mai-juin 1935 (ADR 3E37716). Le testament olographe est daté de Lyon, 6 février 1935, et signé Ph. Genet.
[99] Déclaration de mutation par décès, 28 octobre 1935, n° 1030, 3e bureau de Lyon (ADR 3Q33/704) et 30 octobre 1936, n° 1018, 3e bureau de Lyon (ADR 3Q33/709).
[100] Selon les tables de conversion de l’INSEE, 24 000 francs de 1936 représentent un revenu annuel de 17 150 €  (valeur 2013) et 397 000 francs représentent un patrimoine de 284 000 € (valeur 2013).
[101] Si Marie Genet avait gardé des œuvres et des archives de son mari, ont-elles été dispersées à ce moment-là ?
[102] Jusqu’au recensement de 1921, c’est le domicile de son oncle, le peintre Fernand Durozé. On le trouve à cette adresse à partir du recensement de 1926.
[103] J. Boldo, photographe sportif avant la première guerre mondiale, s’établit ensuite comme spécialiste en « photographies et retouches industrielles pour toute impression et publicité », d’abord au 100, avenue Kléber, puis au 5, rue d’Isly à Paris. On trouve de nombreuses références à son travail, en particulier des photographies de l’exposition coloniale en 1931, date à laquelle Maurice Genet travaillait pour lui.²²

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